L’HOTEL DE LA CHANCELLEHIE D’ORLÉANS
Au sujet de cet hôtel, je me permettrai une digression pour tixer un petit point d’histoire resté obscur par la faute des écrivains du xvm" siècle qui en ont parlé sans précision suffisante. En effet, où était exactement l’habitation de la comtesse d’Argenton? Ce détail a son intérêt non seulement a cause des souvenirs qui peuvent y rester attachés et de la valeur artistique de cet hôtel, décoré par (Collection des pierres gravées) Coypel, mais encore parce qu’une tradition s’est établie à ce sujet, à propos de laquelle je puis présenter ici un ensemble de documents jusqu’à présent ignorés.
La tradition en question veut (pie la demeure de la comtesse d’Argenton ait été reprise, au moment de son départ, par l’abbé Dubois, le futur ministre, qui y aurait logé durant plusieurs années, et qu’ensuite elle serait devenue l’hôtel de la Chancellerie d’Orléans, alors que le comte d’Argenson était titulaire de cette charge. Cet hôtel existe encore aujourd’hui, au numéro iq de la rue des Bons-Enfants, et a conservé, au-dessus d’une de ses portes d’entrée, l’inscription en lettres d’or sur marbre noir : Chancellerie d'Orléans. Son autre façade sur la rue de Valois, avec son portique à colonnes, donnait jadis de plain-pied sur le jardin du Palais-Royal. Elle a le caractère des constructions du xviii6 siècle. Les appartements, quoique plusieurs fois remaniés, en ont gardé le style, et le plafond du grand salon, représentant le Triomphe des Amours sur les Dieux, parait bien être l’œuvre de Coypel, dont il est parlé dans les anciennes descriptions. L’hôtel de la Chancellerie d’Orléans, après avoir servi de magasin, sous Napoléon III, au fabricant de pianos Pape, et ensuite de bureaux au journal le Constitutionnel, a été occupé en 1881 par l'orfèvre Gustave Sandoz, qui, avec beaucoup de goût et de soin, en a entrepris la restauration et en a fait revivre les précieuses peintures que cachaient d’affreuses couches de poussière. Il appartient aujourd’hui à la baronne Thénard, qui l’a loué de 1 8 9 ( i à 1891) à la Société de l’Union centrale des Arts décoratifs pour l’administration de son musée. Dans une monographie agréablement écrite, luxueusement illustrée, mais non mise dans le commerce, Gustave Sandoz a donné une description détaillée de cette historique demeure : il s’est appliqué à démontrer que la tradition était authentique, et que c’est effectivement la Chancellerie d’Orléans qui avait été l’hôtel de l’aimable Séry, comtesse d’Argenton.
Telle est la légende. Nous allons voir ce qu’elle vaut en face des pièces d’archives que j’ai à produire. Mais il convient tout d’abord de mentionner les textes sur lesquels elle s’appuie. Le plus catégorique est de Germain Brice qui, dans son édition de 172.5, écrit ceci1 :
11 se trouve une fort jolie maison dans la rue Neuve-des-Bons-Enfants, à coté du Palais-Roial, construite en 1704, dont les appartements jouissent d'une agréable vue sur le grand jardin de ce Palais. Les dedans sont fort ingénieusement distribués et décorez avec beaucoup d’art. Elle est du dessein et de la conduite de Germain Bolïrand, architecte de l’Académie, très habile et très emploié dans sa profession. Celle maison, ci devant occupée par la comtesse d’Argenton, l'est à présent par Mmc de Montauban.
De son côté, l’architecte Boffrand, dans son ouvrage publié en 1740, où se trouvent les planches consacrées à cette habitation, sous le litre A' Hôtel d'Argenson , dit, dans la notice qui les accompagne :
Les chambres sont ornées de sculptures, de dorures et de glaces, et le plafond du sallon, peint par Antoine Coypel, premier peintre du Roy, et de S. A. R. M6r le duc d’Orléans, est un plus beaux travaux de ce fameux peintre2 .
Ce qui est confirmé plus tard par d’Argenville, lequel, dans son Voyage pittoresque de Paris, édition de 1765, s’exprime ainsi:
L'hôtel d'Argenson, rue des Bons- Enfants, est du dessein de Boffrand. On y remarque le plafond où les Amours paraissent désarmer la troupe céleste : c'est un des meilleurs ouvrages d’Antoine Coypel.
Jusqu’à présent, point de place pour le doute : l’hôtel d’Argenson paraît indubitablement être la même demeure que la maîtresse du Régent, l'aimable comtesse d’Argenton, avait occupée à la date fixée par Germain Brice, c’està-dire en 1704, et qui avait été décorée par le peintre favori du duc d’Orléans. On en est plus convaincu encore quand on a sous les yeux les lettres de la marquise d’Huxelles, assurant qu’« on va voir comme une rareté la maison de M,n# d’Ar genton, où Coypel a peint le Triomphe de l'Amour sur les Dieux, comparable au Festin de Raphaël », ou bien lorsqu’on constate que le grave Dangeau, parlant de la rupture de Mme d’Argenton avec son amant, écrit en 1710: « Elle vend sa maison, qui avoit l’entrée dans le Palais-Royal, et qui est fort petite, mais fort magnifique. » A ces diverses autorités vient se joindre un témoignage plus formel encore, celui de Charles Coypel qui, dans X Eloge de son père, Antoine, lu à l’Académie le G mars 1745, donne des détails