‹ Le Palais-Royal d'après des documents inéditsChapitre 14 sur 301 · L. Destampes év. de Chartres · texte numérisé non relu

L. Destampes év. de Chartres

Tandis que la construction de son palais était aussi vivement menée, le cardinal continuait à habiter tantôt place Royale, comme le dit Guy Patin, et tantôt le château de Rueil, tout près de Saint-Germain, qu’il acheta, le 27 août i633, pour la somme de 147,000 livres3, et qui devint dès lors sa retraite favorite. Ce château avait été construit vingt ans auparavant par le financier Jean de Moysset avec un luxe extraordinaire. Les jardins en étaient admirables 3 . Ils étaient distribués avec le même art qu’on verra plus tard à Versailles, la même science des perspectives à travers les vastes allées tapissées de charmilles, que des arbres énormes couvraient de leur ombre, et qui aboutissaient tout à coup à des clairières qu’occupaient des fontaines jaillissantes, des grottes, des labyrinthes, des aqueducs, des bancs de repos entourés de massifs de fleurs, ou des statues qu’on apercevait dans les quinconces. Une belle statue en bronze, qui est au Musée du Louvre depuis 1881, après avoir été à Versailles, à Marly, à Saint-Cloud, vient de ce jardin; elle représente Hercule brandissant la massue , avec l'hydre à ses pieds. Richelieu embellit encore cette magnifique demeure, pour laquelle il dépensa des sommes folles. Jal parle de 772,000 livres, rien que pour les premiers aménagements; ce chiffre fut encore dépassé par la suite. Les appartements furent brillamment

1. Léonard Destampes, évêque de Chartres, conseiller d’Etat, abbé à Bourgueil. — Archives de l’IIôtel-Dieu, t. IV, p. 291.

2. Papiers de Le Masle. Documents pour servir à l'histoire de l’Hôtel -Dieu, t. IV, p 288. — Jal, dans son Dictionnaire, dit que le prix d’acquisition fut de 147,000 livres. 11 a raison; mais cette somme fut versée en plusieurs fois. Ce n’est qu’en i635, le 11 avril, que l’acquisition fut soldée.

3. Voir les gravures d’Israël Silvestre et de Perelle. — Voyez aussi Abniham Golmtz : Ulysses Belgico-Gallicus, description écrite eq latin en ; 636 .

décorés pour recevoir la cour, qui s’y transportait parfois, quand le roi quittait Saint-Germain pour venir conférer avec son ministre, ou quand les parties de chasse l’entraînaient de ce côté. Simon Vouet y exécuta plusieurs peintures. Parmi les curiosités du parc, on vantait J’arc de triomphe de Constantin, peint par Le Maire, «tel qu’il est à ltome, avec tant de vérité qu’on a vu des hirondelles et d’autres oiseaux, croyant passer au travers, se tuer contre la muraille1. » Au-dessus d’une des cascades était une Amphitrite de bronze qui paraissait verser les eaux; une inscription du poète Desmarets lui faisait dire :

Armand, ne me prens pas pour nymphe des fontaines,

Si tu me vois verser le plus beau des ruisseaux ;

Je commande après toi sur les humides plaines,

Et du sec élément j’ai traversé les veines,

Pour t’apporter ici le tribut de mes equx.

Moins d'un an après que le cardinal eut pris possession du château de Hueil, il y donna des fêtes splendides à l'occasion de la réconciliation du roi avec son frère Gaston d’Orléans, qui était venu en octobre 1 634 à Saint- Germain faire sa soumission. La relation de ces fêtes nous a été conservée2. Dans la salle de spectacle qui avait été disposée, on devait jouer une pièce que Richelieu avait écrite pour la circonstance, car on sait la petite faiblesse qu’il avait de se croire poète et de rimer des tragédies. Celle-ci était-elle par trop mauvaise? Toujours est-il qu’au dernier moment Boisrobert parvint à le faire changer d’avis : on joua à la place la Comédie des Tuileries, à laquelle avaient coopéré Corneille et Rotrou, et qui obtint un grand succès.

Ce n’était pas seulement pendant la belle saison que le grand ministre aimait à vivre à Rueil : il y restait souvent même durant l’automne. Comme il entraînait à sa suite une quantité de gens de toutes conditions, courtisans, hommes d’armes, serviteurs, on se représente le bruit et l’apparat qui devaient régner dans cette belle résidence. «La cour du château ressemblait à un camp; des mousquetaires armés en guerre et prêts à tout s’y promenaient sans cesse. Le long des grands escaliers, on voyait à toute heure monter et descendre les solliciteurs venus de Paris, les gentilshommes de province avides de places, et des laquais, chamarrés de livrées, qui apportaient les messages de leurs maîtres. Beaucoup d’importuns sollicitaient une recommandation de Mme de Combalet (la nièce du cardinal) avant de se présenter. Dans les antichambres,

1. Evelvn, p. 238. — Florent Le Comte, t. VII, p. 25. — Voir, aussi, Lettres de Malherbe, dans la collection des Grands Ecrivains, t. III. p. 3o, et ltueil, le château de Richelieu, par J. Jacquin et J. Duesbeug, i840, in-8°, p. 3i.

2. Récit de ce qui s’est fait à Saint- Germain- en- Laye, avec les magnificences faites au château de Ruel par Monseigneur e cardinal duc de Richelieu (21-22 octobre 1 634)- Bibliothèque nationale. LB3G, 3o43.

LA CONSTRUCTION DU PALAIS-CARDINAL

un bourdonnement continuel régnait depuis le matin jusqu’au soir, tandis que Richelieu, étendu sur un lit dans son cabinet, recevait les visites, écoutait les demandes et donnait des ordres1. » Ce cabinet, on peut se le figurer grâce aux Inventaires gardés par les descendants de la nièce du cardinal, à qui fut léguée la propriété2. «C’était une grande pièce aux murailles ornées d’armes

LES JARDINS DU CHATEAU DE lt UE IL (D’après une estampe allemande de l’époque de Richelieu)

d’un grand prix, close et mystérieuse, dans laquelle il y avait toujours du feu. Une table carrée, couverte de livres, de papiers, de cartes, de plans, occupait le milieu de cet appartement, devant la cheminée duquel le cardinal se tenait debout dès que sa santé le lui permettait. » Il semble que le ministre ait goûté là seulement les rares instants de quiétude de sa vie toujours affreusement tourmentée. Son esprit s’y détendait dans le calme du parc grandiose, et sa gravité s’y fondait parfois en bonne humeur : courts rayons de soleil dans son ciel chargé d orages. C’est à Rueil qu’il célébra les accords du mariage de ses cousines, Mlles de Pontchâteau et de Chivray, avec les ducs de La Valette, de Puylaurcns et de Guiche. A cette occasion, il écrivit à l’ambassadeur de France à Gènes « d’envoyer trois parasols de dames, l’un rouge, l’autre violet

1. Comte de Bonneau-Avenant, La Duchesse d’ Aiguillon, 1882, in-8°, p. 204.

2. Rueil resta dans la famille de la nièce de Richelieu (Mm<! de Combalet, plus tard duchesse d’Aiguillon) jusqu’en 1719. A celte époque, le duc d’Aiguillon le vendit 110,000 livres. Il le racheta ensuite. Le château et le parc ont été détruits au commencement de ce siècle.

T. I. LE PALAIS — ROTAI,.

LE PALAIS- U OYAL

et le troisième bleu, des plus beaux et des plus légers qui se fassent à Cènes avec de petites dentelles d’or sur les coutures»1. On voit qu’il savait, à scs heures, être minutieux jusque dans les futilités galantes. C’est à Rueil que la reine Anne d’Autriche, au moment même où elle songeait à trahir la France, dit Michelet, venait essayer de flatter son ministre, de l’enivrer et de l’aveugler, acceptant ses collations et prenant part à scs fêtes. C’est à Rueil enfin que Richelieu se plaisait à recevoir les poètes Desmarets, Corneille, Boisrobert, Colletet, L’Étoile, Rotrou, à qui il communiquait ses projets d’ouvrages dramatiques et qui lui lisaient leurs vers. Un jour que le ministre était enfermé avec Desmarets, il lui dit :

— A quoi pensez-vous que je prenne le plus de plaisir?

— A faire le bonheur de la France, répondit en lion courtisan le poète.

— Point du tout, répliqua-t-il, c’est à faire des vers.

Richelieu avait à Rueil une autre satisfaction, c’était de jouer au propriétaire, au cultivateur qui s’occupe de ses terres et prend souci de la récolte3. Tallcmant des Réaux nous en donne un témoignage assez piquant : « Montauron, » dit-il, « acheta pour faire sa cour tout le vin de Rueil du cardinal de Richelieu (pii était ravi de dire : « J’ai vendu mon vin cent sous le muid. » En réalité, la terre de Rueil donnait un revenu annuel de 9,500 livres. Mince obole auprès des sommes énormes qu’y dépensait le cardinal !

Lorsque Richelieu venait de Rueil à Paris pour « donner quelque ordre à ses bâtiments », suivant l’expression dont il se sert dans la lettre citée plus haut, il descendait à son hôtel en construction de la rue Saint-Honoré et parfois au Petit- Luxembourg-. Depuis le don que Marie de Médicis lui en avait fait en 1629, le cardinal avait transformé cette habitation. Restaurée et décorée par Jean Le Maire, qui « excellait à peindre les architectures », et par Maucholc, qui orna de paysages le grand salon, elle avait été remplie de curiosités, de tableaux, d’objets d'art, de beaux meubles par le ministre devenu tout-puissant et qui pouvait désormais donner libre carrière à ses goûts de luxe qu'il avait toujours eus, comme k la passion des bibelots qui commençait k se répandre et dont lui-même donnait l’exemple. « La maison est fort délicieuse, » dit Sauvai3; « elle a un jardin en l’air et portatif qui est toujours nouveau et entouré de vitres et de miroirs qui doublent le jardin et les appartements qui l’environnent. » Ni la correspondance de Richelieu ni les papiers de son secrétaire

Page 1