LE DUC D'ORLÉANS AU PALAIS-ROYAL
Pour esquisser le tableau de la vie intime que menait au Palais-Royal la famille d’Orléans, j’ai cru devoir commencer par la grand'mère et l’cpouse, car d’ordinaire ce sont les femmes qui sont l’âme d’une habitation, en règlent l’existence, y créent l’atmosphère de charme ou de tempête qu’on y respire, et en font, pour ainsi dire, le reflet de leur propre personnalité. Grandes dames ou bourgeoises, dans ce domaine, sont reines. C’est le milieu qu’elles savent faire à leur image, et où chaque chose garde l’empreinte de leur caractère, de leur élégance, de leur tournure d’esprit. Mais, dans une demeure comme le Palais-Royal, dans ce centre princier dont le maître fut un moment chef d’Etat et que tant d’influences diverses traversaient, emplissaient, transformaient, il est compréhensible qu’il en ait été autrement. Ce n’étaif pas l’hôtel d’un grand seigneur quelconque. Tout y était contraste. Tout y avait des aspects multiples. La distance entre les appartements se trouvait assez grande pour qu’on ignorât dans l’aile gauche ce qui se passait dans l'aile droite. Véritable petite ville, la foule qui y logeait contribuait à lui donner une physionomie bigarrée, et comme il y avait, en fait, plusieurs maîtres, trois ou quatre directions indépendantes les unes des autres, agissant chacune sur un personnel distinct de serviteurs, il en résultait tout autre chose que de l’unité et de l’uniformité.
Le duc d’Orléans, jusqu’au moment où la faveur renaissante pour lui de Louis XIV l’envoya commander l'armée d'Italie, en 1706, vécut beaucoup au Palais-Royal, où il avait plus de liberté que partout ailleurs. Absorbé alors par son intrigue amoureuse avec Mme d’Argenton, il 11e semble pas avoir eu d’autre occupation de cœur, et son temps se partageait entre les fêtes de la cour où il lui était impossible de ne pas paraître et les études variées auxquelles il se livrait. «Avec son air désinvolte, » dit Saint-Simon, « il se trouvait embarrassé et importuné du grand monde. » Pour dire vrai, il s’y ennuyait, ayant l’esprit cultivé et une instruction de beaucoup supérieure à celle de la plupart des seigneurs de son entourage. Il avait, d’autre part, perdu, grâce à l’abbé Didjois, toute espèce de foi religieuse, et les exagérations de dévotion dont l’influence de Mme de Maintenon imposait les pratiques et sur lesquelles renchérissaient les courtisans de Louis XIV avec une hypocrisie insupportable, exaspéraient le jeune duc, qui y répondait par des blasphèmes qu’011 répétait
Pierre gravée que le Régent portait constamment à son doigt
LE PALAIS-ROYAL SOUS LA REGENCE
au roi. Celui-ci disait de sou neveu: « C’est un fanfaron de crimes,» et ce grand coup de pinceau montre qu’au fond il le connaissait bien. Saint-Simon,
LE DUC D'ORLEANS (RÉGENT DE FRANCE) ET MADAME DE PARABERE (Tableau de Santerre. — Musée de Versailles)
qui eut toujours d’étroites relations d’amitié a^cc le duc d’Orléans, et se complaît, dans ses Mémoires, à revenir souvent sur cette physionomie si complexe, a tracé de lui ce portrait :
M. le duc d’Orléans, dit-il, étoit de taille médiocre au plus, fort plein, sans être gros, 1 air et le port aisé et fort noble, le visage large, agréable, fort haut an couleur, le poil noir et la perruque de même. Quoiqu’il eût fort mal dansé et médiocrement réussi à l'Académie, il avoit dans le visage, dans le geste, dans
toutes ses manières, une grâce infinie et si naturelle qu'elle ornoit jusqu’à ses moindres actions, et les plus communes. Avec beaucoup d'aisance, quand rien ne le contraignoit, il étoit doux, ouvert, accueillant, d'un accès facile et charmant, le son de la voix agréable, et un don de la parole qui lui étoit tout particulier en quelque genre que ce pût être, avec une facilité, une netteté que rien ne surprenait et qui surprenait toujours. Son éloquence étoit naturelle jusque dans les discours les plus communs et les plus journaliers, dont la justesse étoit égale sur les sciences les plus abstraites qu'il rendoit claires, sur les affaires de gouvernement, de politique, de finances, de justice, de guerre, de cour, de conversation ordinaire et de toutes sortes d’art et de mécanique. Il ne se servoit pas moins utilement des histoires et des mémoires, et connoissoil fort les maisons. Les personnages de tous les temps et leurs vies lui éloient présents, et les intrigues des anciennes cours comme celles de son temps. A l’entendre, on lui auroit cru une vaste lecture. Rien moins. Il parcouroit légèrement, mais sa mémoire étoit si singulière qu'il n'oublioit ni choses, ni noms, ni dates, qu'il rendoit avec précision. Avec cela nulle présomption, nulle trace de supériorité d’esprit ni de connoissance, raisonnant comme d’égal à égal avec tous, et donnant toujours de la surprise aux plus habiles. Rien de contraignant ni d'imposant dans sa société, et quoi qu'il sentit bien ce qu'il étoit, et de la façon même de ne le pouvoir oublier en sa présence, il mettoit tout le monde à l'aise, et lui-même comme au niveau des autres.
Voilà un joli portrait, et qui n’est pas suspect, quoique tracé par un ami. Le duc d’Orléans, avant 1716, c’est-à-dire avant les années de sa régence, où il s’abandonna à l’orgie, fut vraiment un charmant prince, d’une irrésistible séduction. Il utilisait ses loisirs à travailler avec les savants et les artistes, dans la société desquels il se plaisait, causant et discutant avec eux sur un pied de familiarité qui les enchantait; leur parlant leur langage, montrant qu’il était des leurs, de telle sorte que ne se sentant pas déprimés par une contrainte de flatterie, ils se laissaient aller à leur naturel, et que les conversations devenaient vraiment profitables aux uns et aux autres. «Mon fils connoit bien la musique,» dit Madame; «il a composé deux ou trois opéras qui sont tous fort jolis. Son capitaine des gardes, La Fare, en a fait les paroles. » Au nombre de ces opéras, il faut mentionner celui de P eut liée. Il existe, à la bibliothèque de l’Arsenal, un manuscrit intéressant et qui peut donner aux spécialistes une idée exacte des talents du duc d’Orléans comme musicien. La Fare, qui mourut en 1712, écrivait des compositions sans grand intérêt, mais scs vers ne manquaient pas d’agréable gaieté. Le prince s’adonna aussi à la chimie. Il était «grand souffleur de verre», déclare Saint-Simon, et avait au Palais- Royal un laboratoire très bien monté où il travaillait avec Homberg, médecin et savant distingué. Assurément, ce n’est pas la pierre philosophale qu’il cherchait à découvrir, bien qu’il fut hanté quelque peu par les rêves d'occultisme et que plus d’une fois il se soit laissé duper par des charlatans qui
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parlaient de lui faire voir le diable. Mais il s’appliquait à fabriquer des parfums dont il avait le goût, comme son père, et il en inventait d’une forte et pénétrante odeur dont sa personne restait imprégnée. Il s’amusait aussi à imaginer des compositions pour prendre des empreintes de médailles
FOURNEAU DE LABORATOIRE AYANT APPARTENU A PHILIPPE D’ORLEANS ET ORNÉ DE SES ARMES (Collection du Musée céramique de la Manufacture nationale de Sèvres)
et de pierres gravées dont il augmentait la belle collection de sa mère. Il prit ainsi soixante-douze empreintes que je trouve signalées, sous le numéro 3828, dans l’inventaire de la collection fait, , en 1723, par Gros de Boze, garde des médailles du cabinet du roi et secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux- Arts. En voici la mention:
Item, un écrin ou bouëtte couverte de papier marbré doré, garni de deux tablettes remplies de soixante-douze empreintes de verre ou autres compositions de différentes couleurs des pierres gravées les plus belles, dont les originaux sont en différens cabinets d'Italie cl d’Angleterre; prisée la somme de 200 livres.
On sait que ce fut à cause de ses connaissances en chimie que le duc d’Orléans s'attira l’odieux soupçon d’avoir fait, coup sur coup, empoisonner le duc et la duchesse de Bourgogne, dont la mort le rapprochait du trône. A la cour et dans le peuple, l’accusation prit les formes les plus insultantes. Le jour de l’enterrement, le 21 février 1712, la foule, qui se pressait sur son passage, 11c lui épargna pas les épi I hèles grossières, et on dut prendre quelques
précautions dans Paris pour empêcher la fureur publique de s’exercer contre lui. Le peuple s’en dédommagea par les gestes, les cris et tout ce qui se peut d’atroce, vomi contre le duc d’Orléans, dit Saint-Simon, qui ajoute: «Vers le Palais-Royal, devant lequel le convoi passa, le redoublement de buées, de cris, d’injures, fut si violent qu’il y eut lieu de tout craindre pendant quelques minutes.» A la cour, 1 attitude de tous les courtisans, moins bruyante, fut tout aussi indécente et encore plus mortifiante. Quand le duc approchait d’un groupe, chez le roi ou dans les salons, on faisait aussitôt place nette; on affectait de lui tourner le dos. Ce fut un cruel moment pour le duc d’Orléans, le dernier sur (pii aurait du. tomber l’injustice de pareilles imputations. « Sacre singulier,» dit Michelet, «beau baptême que n’eut nul roi du monde, d’être le martyr de la Science. » Le prince s’en serait bien passé.
Son amour de la chimie lui ayant attiré la réputation d’empoisonneur, il la délaissa et se jeta dans la peinture, un des arts qu’il admirait le plus et qu’il se mit à apprendre avec une ardeur et toute l’application dont son esprit mobile était capable. Depuis plusieurs années déjà, il avait entrepris de réunir l’admirable collection de tableaux qui devait être une des curiosités de Paris, et dont il sera question plus loin. Il ne laissait échapper aucune occasion d’en acquérir. A vingt-cinq ans, son goût était suffisamment formé pour qu’il fût bon connaisseur. Il apprit la miniature avec J.-Ant. Arlaud1, qui lui-même possédait quelques Iodes de prix, dans son logement de la rue de Coudé, notamment le Miracle de Saint Antoine de Padoue, du Titien, que le prince lui avait donné. Germain Brice raconte que le duc lui fit également présent d’un tableau qu’il avait peint de sa propre main2. On n’aurait pas besoin de ce témoignage pour savoir qu’en effet le duc d’Orléans exécuta à cette époque quelques peintures. Antoine Coypel lui avait enseigné le dessin. Occupé depuis plusieurs années à décorer, au Palais-Royal, la Galerie d'Énce, l’artiste, qui était adroit courtisan, homme du monde et lettré, grand ami de Boileau et des auteurs les plus en renom de son temps, était devenu un des familiers assidus du prince, qui allait le voir travailler dans la galerie de la rue Richelieu, et parfois même, dit-on, prenait en main ses pinceaux. Pour ce dernier point, rien n’est sûr. Ce qui est certain, c’est que le prince était devenu assez habile pour barbouiller quelques compositions. Il lit le portrait de la duchesse de Berry, sa fille, avant son mariage, et la représenta, dit Mme de Caylus, «sans beaucoup de draperies, ce qui fut trop envenimé.» 11 orna aussi, dit-on, un petit cabinet du Palais-Royal en prenant pour sujet la fable de Jason et Mèdèe. Parmi les œuvres de ce genre,