Estimé 100,000 livres en
4. L’exemplaire de cet acte de donation, qui se trouve aux Archives nationalës, S. i8a5. Domaines ecclésiastiques, contient les ratures de la première rédaction. C’est celui que je reproduis ici.
architecte — car la partie désignée sous le nom de galerie des proues est un fragment trop insignifiant et trop défiguré pour qu’on en puisse juger, — il faut nous contenter des opinions qui nous ont été transmises. C’est d’ailleurs la mauvaise chance de ce pauvre Le Mercier, que presque toutes les œuvres qu'il a exécutées sont, ou hicn détruites, ou bien des arrangements plus ou moins impersonnels de compositions d'autrui qui lui furent imposées. On a vu plus haut qu’il dut, pour le Louvre, suivre l'ancien plan de Lescot. Quant au château de Richelieu, dans le Poitou, il n’en subsiste pas une pierre. Que reste-t-il de la Sorbonne, qu’il construisit en iG33 aux frais du cardinal son protecteur? L’église Saint-Roch, qu'il commença en iG53, ne fut pas achevée par lui, puisqu’il mourut en iG54'- Seuls, le Val-de-Grâce et l’église de l’Oratoire donnent une idée suffisante de son talent. Ajoutons-y l’escalier de la cour du Cheval-Blanc au palais de Fontainebleau, et c’est tout. Pour le Palais-Cardinal, il n’a pas été plus heureux. Nous n’avons que les vieilles gravures du temps qui nous permettent de nous former un avis sur son monument. Encore devons-nous tenir compte des entraves qui empêchèrent l’architecte de suivre un plan bien arrêté, et des fantaisies impérieuses du ministre qui, ainsi que d’ailleurs celui-ci aimait à en convenir, se substituèrent constamment, au fur et à mesure des constructions, à sa propre volonté. Quoi qu’il en soit, et si l’on ne fait pas la part de ces circonstances atténuantes, il est certain que le Palais -Cardinal ne pouvait passer pour un monument remarquable. Il portait la marque des indécisions les plus flagrantes dans l’exécution. Conçu avec une certaine grandeur, il semble qu’au cours des travaux la peur de paraître trop magnifique et d’éveiller les susceptibilités royales ait brusquement tout fait réduire et restreindre. Qui sait si Richelieu, après avoir accepté de Le Mercier le programme imposant qui s’affirme par le plan de l’édifice et par les premières assises, ne fut pas lui-même effrayé des proportions qu’il allait avoir et de la cible qu’il allait ainsi offrir aux accusations de ses ennemis? Ne lui reprochait- on pas déjà son faste? La puissance grandissante qui d’année en année lui venait des services rendus â l’Etat, ne le mettait-elle pas constamment dans la nécessité de rassurer l’esprit soupçonneux de Louis XIII, dont il devinait les velléités sournoises d’échapper de temps à autre à son joug? Ce fut probablement dans un de ces moments de crise psychologique que Richelieu fit au monarque, en iG36, le don de son palais non encore achevé, auquel il ajouta ses plus belles orfèvreries et ses diamants, ce qui représentait une valeur de plus de quatre millions
i. Malgré le très grand nombre de travaux qu'il exécuta ou qu’il dirigea en sa qualité de premier architecte du roi, Le Mercier ne s’enrichit pas. Anne d’Autriche dut donner un secours de i,5oo livres à sa belle-mère, tutrice de ses enfants, en iG55. Cf. le Livre de Ljépenses d'Anne d'Autriche , Bibliothèque nationale, manuscrit suppl. franc, n^aâ.
LA CONSTRUCTION DU PALAIS-CARDINAL
— somme énorme à l’époque, — pour achever la démonstration de son désintéressement. Ce fut sans doute par un même sentiment de prudence qu’il arrêta tout à coup la verve de Le Mercier quand il vit l’aspect qu’allait prendre le Palais -Cardinal et qu’il diminua la hauteur du monument a des proportions
LES JARDINS DU CHATEAU DE RUEIL A L’ÉPOQUE DU CARDINAL DE RICHELIEU (D’après l’estampe de Perelle)
qui n’étaient pas d’accord avec son étendue. De là cette apparence étriquée et trapue de l’édifice; de là cette toiture maussade et monotone, posée sur des entresols trop bas; de là, enfin, rornementation maladroite de la façade et la pauvreté des sculptures dont nous avons un spécimen dans les proues qui subsistent encore. Quant aux fautes imputables à l’architecte seul, elles tiennent surtout à des raisons de tempérament. Le Mercier a pu avoir de la force, une certaine noblesse d’allures, il manquait d’éclat, d’élégance et de hardiesse. Son œuvre a le caractère qui marque la transition de l’architecture si coquette, si aimable, si fine, de notre Renaissance française, aux insipides pastiches antiques de la fin tle Louis MIL Ce n’est plus la grâce pittoresque du xvic siècle; ce n’est pas encore dans toute sa solennelle et mortelle froideur l’exagération des ordres romains entassés les uns sur les autres. L’artiste donnait
le pas à la science sur l’imagination. De son séjour en Italie il avait rapporté le respect des formules classiques, la discipline étroite qui allait répandre dans Paris et dans toute la France une quantité de constructions qu’on croirait sorties du même moule. Un hôtel privé — fût-il celui d’un grand ministre — n’est pas forcément condamné à ne présenter que des lignes régulières et des masses symétriques. Il éleva le Palais -Cardinal comme on fait de nos jours un bâtiment administratif, un ministère, une caserne. La demeure était si peu agréable à habiter qu’en moins d’un siècle, à force de transformations pour la rendre logeable, elle fut presque entièrement refaite.
La description la plus complète qui ait été écrite du Palais de Richelieu est celle de Sauvai1, une trentaine d’années après la mort du ministre. Nous ne saurions mieux faire que de nous y reporter et d’en donner ici l’analyse. Après avoir expliqué dans quelles conditions Le Mercier, « le meilleur et le plus solide architecte de notre temps, » dit-il, conduisit « ce grand et magnifique palais », il en indique la disposition. Du principal portail qui se trouvait en face la rue Saint-Thomas2, conduisant en droite ligne a la grande galerie du Louvre, on passait dans une avant-cour dont le plan était « assez gentil » quoique les gens du métier la trouvassent trop petite et se plaignissent que la cour qui suivait celle-ci fût beaucoup plus grande. La porte de cette seconde cour n’était pas placée dans le centre du principal corps de logis, ce qui était anormal et produisait un mauvais effet. L’avant- cour était environnée de bâtiments, mais non pas la seconde, qui était bornée, dans le fond, par un balcon porté sur des arcades à jour à travers lesquelles on voyait le jardin, « le plus grand de Paris sans contredit, après ceux du Luxembourg et des Tuileries.» Le principal corps de logis de l’avant-cour, d’une ordonnance rustique, était occupé par les grands appartements ; ses ailes formaient, à gauche, deux galeries, dont celle qu’on appelait la galerie des Hommes illustres; à droite, une vaste salle de théâtre ; c’étaient les deux plus belles pièces du palais. Dans la seconde cour, au contraire, il n’y avait rien où l’on ne trouvât quelque critique à formuler : l'escalier même, dont la longueur était extraordinaire, et qui, « par sa grandeur et par sa majesté, » dit Sauvai, « a surpris tant de monde, » paraissait défectueux à quantité de gens, comme au géomètre Desargues, qui lui reprochait d’être caché dans un coin de l’édifice et de n’avoir ni égalité de pilastres ni continuation de moulures. Les bâtiments des deuv côtés de cette deuxième cour étaient composés d’une suite d’arcades au premier étage et d’un entresol ou mezzanine accompagné dans ses trumeaux