Collection des Amateurs, t. Il, A. d
LE MOINE DE SAINTE-GENEVIEVE : LOUIS D ORLEANS
(Collection des pierres gravées)
quarante-huit tableautins dont le prince s’entoura dans sa chambre à coucher n’avaient pas d’autre destination, ainsi que le duc le stipula nettement dans son testament, «les ayant fait venir,» dit-il, «pour les copier et non pour les faire servir à l’ornement de ma maison1.» Tout à coté de cette pièce, étaient les chambres de ses deux valets de chambre, le fidèle Gauthier et Germain. Puis venaient le cabinet du prince, le laboratoire encombré d’alambics, de flacons, de tubes, de vases de verre de toutes formes, de bocaux rangés dans des armoires, de minerais en grand nombre, d’argent, de cuivre, d’étain, etc. La bibliothèque se trouvait au premier étage et occupait un très vaste espace, avec le médaillier placé entre les fenêtres, garni d’ornements de cuivre, comprenant les pierres gravées (du numéro 2419 à 247G), etc. Les livres étaient au nombre de plusieurs milliers et comprenaient aussi des collections d’estampes. Tout cela, légué aux Pères de Sainte-Geneviève, devint la propriété de ceux-ci.
Il y eut pourtant un compromis au sujet des estampes. Au moment de l’inventaire, les héritiers du duc d’Orléans revendiquèrent ces estampes, et la note rédigée à cet effet par le chancelier, qui était à cette époque M. de Silhouette, fut consignée au procès-verbal et approuvée par les religieux. O11 en ramena la collection au Palais-Royal; elle formait une centaine de volumes, dessins, gravures, etc. Quant aux pierres gravées que le duc avait achetées à Crozat 72,000 livres, son fils les reprit en les payant une somme beaucoup plus élevée, sur l’estimation de Mariette.
11 est impossible de ne pas toucher ici à la fameuse question des tableaux de la galerie de son père, que le duc Louis d’Orléans est accusé d’avoir détruits par excès de sentiment religieux et pour protester contre l’indécence des sujets représentés. La encore, il semble bien que la légende se soit donné un peu trop facilement carrière. En effet, ce fut une opinion presque générale, au xvme siècle, que le fds du Régent avait exécuté, au Palais- Royal, un véritable autodafé des plus belles peintures des maîtres italiens. Sa fureur, disait-on, s’était principalement assouvie sur celles qui, offrant aux yeux 1c spectacle de nudités, exaspéraient sa folie de chasteté. On 11e parlait pas moins d’une quarantaine de chefs-d’œuvre mis ainsi en pièces et brûlés. Les récits de cet étrange acte de démence restèrent vagues; pourtant ils circulaient sous le manteau, prenaient créance. La Prèjace de l’ouvrage
1. Manuscrit de la Bibliothèque mazarine, H, 2777, folio 171.
de Couché sur la Galerie du Palais-lloyal y fait allusion. Le bon Vatout, qui, dans son volume sur le Palais-Royal, s'applique avec un zèle de courtisan a ne dire que des choses agréables pour la mémoire des princes dont il s’est fait Thistoriographe, se montre pourtant catégorique sur ce point. Il écrit formellement ceci :
La rigueur de scs principes porta ce prince à faire brûler sous ses yeux quarante tableaux des plus grands maîtres de l'École italienne qui faisaient partie de la
collection du Palais- Royal ».
4 atout ajoute, avec une précision non moins extraordinaire :
Un garçon d'appartement sauva de ce pudique auto-da-fé la Léda , de Paul Véronèse, et la Vénus, de l'Albane. Les quarante tableaux brûlés par les ordres de Louis, duc d'Orléans, venaient du cabinet de la reine Christine.
Un document, publié en 1882 dans le Bulletin de la Société de /' Histoire de Paris'1, s’ajoute encore à ceux que l’on connaît sur cette histoire de la destruction des tableaux. C’est une lettre d’un géographe du roi, nommé Robert, qui, pendant la Révolution, prétendit avoir en sa possession un des tableaux de la galerie du Régent, les Trois Grâces, du Titien, et en proposa l’acquisition, en 1791, à F ambassadeur d’Angleterre en France, dans les termes suivants :
... C'est un des tableaux capitaux qui appartinrent à la reine Christine de Suède et qui furent achetés à Rome, en 1718, pour M. le duc d'Orléans, régent. La galerie du Palais-Royal en fut privée, en 1725, par la féroce hypocrisie de son fils, moine de Sainte-Geneviève, qui, insensible aux charmes de la belle nature, sans respect pour ces productions immortelles des arts, lacéra et dégrada plus ou moins ces superbes tableaux qui firent la gloire de l'Italie.
Deux des quatre qu’il attaqua n'ont pu se rétablir et sont détruits; c’étoient la Léda et la Danaé, du Corrège. Le troisième, qui étoit Vio, du même maître, dont il déchiqueta la tête à coups de canif, restaurée sans doute bien imparfaitement, fut depuis vendue 27,000 livres dans une vente publique, et elle se voit aujourd'hui chez le roi de Prusse pour qui elle fut achetée.
Le quatrième étoit les Trois Grâces, du Titien, qu'il creva d'un coup de pied et qu’il relégua avec les autres dans un grenier.
C’est ce dernier qui est venu en ma possession. Les Grâces, comme vous le savez, sont nues; celles-ci le sont donc entièrement, et cependant le tableau est
1. J. Vatout, Souvenirs historiques des résidences royales: le Palais-Royal, 1 838, i vol. in-8°, p. 1 4 1 .
2. T. XIV, p. 12G. — Bibliothèque nationale. Manuscrits français, nouvelle acquisition, 1807, folios 241-242.
(Collection des pierres gravées)
LE MOINE DE SAINTE -GENEVIEVE : LOUIS D ORLEANS
Peint par Raphaël Oravé par A. Romanet