LA VIERGE ET L’ENFANT JESUS
(Tableau de la Galerie du Palais- Royal)
décent. L'innocence, la candeur, la timidité sont le voile dont le génie du peintre les a couvertes et avec lequel il leur fait pardonner leur nudité.
Le tableau a six pieds de haut et quatre et demi de large. Il est deux des figures donl les pieds sont refaits, du moins en partie. Mais, tel qu'il est, ce tableau est fait pour orner le palais des rois. Sans doute, il u'est rien d'aussi beau dans celui de
Saint-James, et c’est un des plus précieux de l'Europe, en môme temps qu’il en est un des plus célèbres.
S’il est vrai, comme je l’entends dire, Monsieur, que c’est le roi d’Angleterre qui a acquis la collection du Palais- Royal, c’est un excellent et très agréable service que vous lui aurez rendu d'y faire rentrer ce tableau qui en fit la gloire et l'ornement.
Je suis, avec considération, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Robert,
Géographe ordinaire du Roi, de l’Institut de Pologne, membre de l’Académie royale de Berlin.
A Paris, le i5 février 1791, rue et cul-de-sac Saint-Dominique, près le
Luxembourg, n° ü. Ou me trouve le matin jusqu’à onze heures, et
l’après-midi jusqu'à trois heures.
Il faut remarquer avec quelle habileté toute professionnelle le géographe Robert a rédigé cette lettre pour arriver à vendre aux meilleures conditions le tableau qu’il possédait. Mais ce qui paraîtra plus extraordinaire, c’est que jamais cette peinture ne lit partie de la collection du Palais-Royal, que ni dans Y Inventaire du Régent, en 1723, ni dans le très complet catalogue de Dubois de Saint-Gelais, ni dans les Inventaires après décès de 1762 et de 1785 que j’ai consultés, il n’en est fait mention. C’était donc, de la part de cet habile géographe Robert, une invention ou peut-être simplement une illusion toute gratuite. A-t-il vendu son tableau? C’est d’ailleurs possible, et peut-être celui-ci fait-il, à l’heure actuelle, l’ornement de quelque célèbre galerie, avec cette mention : «Provient de l’ancienne collection du Palais- Royal.» Il y en a tant dans ce cas!
Mis en défiance par cette première constatation, vérifierons-nous les affirmations de Yatout déclarant que le duc d’Orléans détruisit quarante tableaux, ni plus ni moins, qui provenaient de la collection de Christine de Suède? Cette fable 11e résiste pas une minute à l’examen. Elle ne s’appuie sur rien. Pour la réduire à néant, il suffit de rappeler que la liste complète des tableaux du Régent, dressée par Saint-Gelais, peut être comparée avec celle des peinlures qu’il y avait au Palais- Royal, en 1762, à la mort du prince Louis d’Orléans, et dont la nomenclature fut dressée dans l’inventaire après décès de celui-ci. On y retrouve exactement les mêmes œuvres. Comme nombre, il y a même une petite différence en faveur du second. Le catalogue de Dubois de Saint-Gelais, dressé en 1723, constate la présence de 403 tableaux; celui de l’inventaire de 1762 en note 48 1.
De toutes les accusations de vandalisme portées contre Louis d’Orléans, je 11e vois, pour ma part, qu’un témoignage ayant un semblant de valeur : c’est
le Moine t>E sainte- Geneviève : louis d^orléans 35 i
l’affirmation contenue dans le catalogue de vente des tableaux de Charles Coypcl, en 1753: il y est dit que le prince aurait endommagé deux Corrège, Vio et la Lécla. 11 ne s’agit plus maintenant d’autodafé ni de la destruction de quarante tableaux en bloc, mais de la mutilation de deux toiles. Voici comment s’exprime le catalogue pour le tableau d’/o :
Dans un premier mouvement, le duc d'Orléans supprima la tête d’Io. Il en demeura là et fit cadeau du tableau ainsi dégradé à feu M. Coypel, son premier peintre. Mais Coypel répara la tête, lui chercha une autre tournure et un autre caractère. Il a achevé de faire disparoître cette tête.
L’œuvre, ainsi mutilée, fut vendue, en 1753, le prix de 5, 202 livres ', puis cédée au roi de Prusse pour le palais de Sans-Souci. Elle avait été estimée 6,000 livres dans le catalogue de l’Inventaire du Régent. Quant au tableau de Lèda, il fut divisé en trois parties, d’après le catalogue de Coypel :
La première, de trois pieds en quarré, renferme la Léda. La tête de femme, reformée en partie par M. Coypel, et le Cygne, qui ne présente plus rien que de fort innocent. Les deux autres tableaux, de 4 pieds 10 pouces de haut sur 2 pieds de large, n’ont pas été touchés. Dans le premier, sont des amours assis dans un boccage. Dans le deuxième, sont les compagnes de Léda.
La Léda, divisée ainsi en trois parties, fut vendue par les héritiers de Coypel iG,o5o livres, et acquise ensuite également pour Sans-Souci. Cette toile avait été estimée 28,000 livres à la mort du Régent; c’est un des plus hauts prix auxquels ait été prisé un des tableaux de la collection du Palais- Royal à cette époque.
Tel est le bilan du vandalisme imputable à Louis d’Orléans. On voit qu’il y a loin de la réalité aux récits fantaisistes mis en circulation. La tête du tableau d’/o lacérée et la composition de Lèda donnée à Coypel, qui la divisa en trois parties, voilà, en somme, à quoi se bornerait l’iconoclastie du dévot prince d’Orléans! Il faut ajouter que, même réduite à ces proportions, l’affaire des tableaux n’est pas encore tout à fait certaine, car la collection des peintures du Palais-Royal ne fut pas sans subir des péripéties, encore ignorées, dans les somptueuses galeries où elles furent disposées de 1720 à 1790. L’étude des Inventaires prouve que, dans les déplacements qu’ils durent subir, en différentes circonstances ou par suite d’accidents non révélés, plusieurs des chefsd’œuvre réunis par le Régent tombèrent à de singulières dépréciations. Je ne parle pas de la Danaê, du Corrège, qui, bien loin d’avoir été détruite comme il est dit dans le document cité plus haut, fut prisée la somme de 36, 000 livres en 1785, alors qu’en 1724 son prix d’estimation n’avait été que de 24.000 livres.
1. Et non pas 27,000 livres, comme le dit le géographe Robert dans la lettre citée plus haut.
Mais le Mulet, du même maître, coté 1,200 livres en 1724, ne l’était plus que 200 livres en 1752; YEsclaçone, du Titien, prisée i4,ooo livres en 1762, n’est plus cotée que 4 2 livres en 1785 comme «très abîmée»; Y Enfance de Jupiter, de Jules Romain, estimée 2,4oo livres en 1762, tombe à 800 livres en 1786; les Quatre Ages, du Valentin, marqué pour 8,000 livres en 1724, ne l’est plus que pour 4oo livres en 1785. On pourrait multiplier les exemples. Mais ceux-ci suffisent pour la démonstration qu’il s’agissait de faire ici.
La vérité est que le duc Louis d’Orléans, malgré sa folie, se fît scrupule de toucher à rien de ce qui devait revenir à son fils dans l’héritage des biens de la famille. Il laissa au Palais-Royal non seulement les collections d’objets d’art, les meubles, les tableaux, a la place qu'ils avaient eue pendant la Régence, sans y rien changer, mais il ne toucha pas même à scs objets personnels, à scs bijoux, à ses vêtements, qu’on retrouva, après sa mort, en 1752, tels qu’il les avait laissés quand il s’était retiré à Sainte-Geneviève. Sa robe de chambre de soie rouge à fleurs d’argent et une veste de drap d’or étaient les seuls vestiges un peu luxueux de sa garde-robe princière que, dédaigneusement, l’Inventaire estima en bloc 4oo livres! Les coussins doublés île duvet, qui lui servaient à se mettre à genoux, et qui étaient restés épars dans les divers coins de sa chambre, étaient les suprêmes et muets témoins de la vie de dévotion qu’avait menée dans le Palais-Royal le flls du Régent.
HISTOIRE DU PALAIS-ROYAL