ANTOINE COYPEL : LA MORT DE DIDON
Décoration de la « Galerie d’Énée » au Palais-Royal
(Gravure de Duchange, 1719)
LE PETIT-FILS DU RÉGENT
Portrait du duc de Chartres, qui devait devenir Louis-Philippe d’Orléans. — Son mariage avec la princesse de Bourbon -Conti ; ses malheurs conjugaux. — Brillante période de fêtes au Palais-Royal. — Le duc, ami des arts; la duchesse, son portrait, son esprit, sa mort prématurée en 1759, son enterrement. — Après la mort de Louis d’Orléans, en 17.52, son (Ils entreprend d’agrandir et d’embellir le monument; les architectes Cartaud et Contant d’Ivry. — Incendie de l’Opéra en 1763. — Sa reconstruction par Moreau, aux frais de la Ville. — La nouvelle façade du Palais-Royal; quel est son véritable auteur? — Travaux de décoration intérieure dirigés par Contant. — Description des nouveaux appartements. Fête donnée au roi de Danemark. — Louis- Philippe d’Orléans marié secrètement avec M" de Mon tesson. Nouveau genre de vie; la comédie à Villers-Cotterets; installation bourgeoise rue de Provence. 11 quitte le Palais-Royal qu’il laisse, cinq ans avant sa mort, à son fils le duc de Chartres.
endant les onze années — de 17/11 à 1762 — que le duc Louis d'Orléans resla on peut dire à peu près cloîtré à Sainte-Geneviève, le Palais-Royal, loin d’être une habitation déserte, une cour morose, reprit, au contraire, une physionomie mouvementée. La mère du duc, en dépit de l\àge et des infirmités, gardait le goût de la domination et (Gravure de Chauveau) gouvernait cette petite cour en se servant plus que jamais des procédés qui depuis longtemps lui étaient familiers. Comme elle avait marié son fils, elle voulut marier son petit-fils, c’est-à-dire en n’écoutant que ses propres calculs. Le jeune Louis-Philippe, duc de Chartres, n’avait pas, comme son père, l’àme ulcérée de rêves mystiques; c’était un bon gros garçon, qui venait du côté de sa mère, la princesse de Baden-Baden, et «étoit allemand jusqu’au bout des ongles», nous dit d’Argenson1. Sans imagination ni goût 1. Marquis d’Argenson, Mémoires, t. II. p. 38ti.
T. I. LE PALAIS -ROYAL
d’esprit, les bons mots, les pointes, les vers, tout ce qui n’agissait pas directement sur les sens, ne le touchaient guère. Mais il montrait déjà de la fermeté, du bon sens, la volonté d’être juste et droit, l’amour des qualités extérieures qui sont nécessaires aux princes; il était brave avec simplicité. Sa grand’mère songea à lui donner pour femme, en 1743, Louise-Henriette de Bourbon- Gonti, la fille du monde qui pouvait certainement le moins lui convenir, vive, pétulante, d’un esprit endiablé et dont les mœurs furent bientôt aussi légères que son tempérament était passionné. Les chroniques scandaleuses du xvme siècle sont remplies de traits qui la dépeignent sous les couleurs les plus hardies. Elle avait dix-sept ans à peine quand elle fut mariée au duc de Chartres qui, lui, en avait dix-huit, et venait de faire brillamment scs premières armes en Flandre, à la bataille de Dettingen, où il eut un cheval tué sous lui. Consulté sur cette union, le moine de Sainte -Geneviève ne craignit pas de dire à sa mère tout le mal qu’il en augurait. C’est d’Argenson qui nous tait connaître la réponse du prince :
Il y a dans cette race tics Conli, dit il, boue et folie; la jeune princesse pourroit bien s’en ressentir. Son père est le dernier des hommes; quant à madame sa mère, elle va partout, ainsi que ses sœurs, le c... levé avec son M. d'Aiguillon. Il faudra vivre sous la tutelle d'une telle belle-mère, ou s'y brouiller*.
Le prince dévot n’en quitta pas moins son couvent pour assister, selon les règles de l’étiquette, au mariage qui donna lieu, à Paris et à Versailles, aux plus brillantes cérémonies2.
Les prévisions pessimistes du duc d’Orléans n’étaient, d’ailleurs, que trop fondées. Dans les premiers moments du mariage, tout alla bien, et l’amour le plus ardent sembla unir le jeune couple, qui ne se gênait point, parait- il, pour en fournir un peu trop ouvertement les preuves dans les diverses parties du Palais-Royal. Chamfort raconte même, à ce propos, une anecdote assez pimentée :
Madame la duchesse d'Orléans, dit -il, étoit fort éprise de son mari dans les commencements de son mariage, et il y avoit peu de réduits dans le Palais- Royal qui n en eussent été témoins. Un jour, les deux époux allèrent faire une visite à la duchesse douairière qui étoit malade. Pendant la conversation, elle s’endormit, et le duc et la jeune duchesse trouvèrent plaisant de se divertir sur le pied du lit de la malade. Elle s’en aperçut et dit à sa belle-fille : « Il vous étoit réservé, Madame, de faire rougir du mariage. »