D’Argenson, Mémoires, t. V, p
débauche, puis la chasse, les courses à Yillers-Gotterets et à d'autres campagnes; il ne se couche jamais que le matin ; il dort peu et s’échaulTe le sang.
La duchesse a toujours le même amant avec beaucoup d'autres; elle s'est trouvée grosse; on a engagé son époux à couvrir cette œuvre de quelques nuits avec elle pour se croire l'auteur d'un ouvrage déjà complet...
Le prince semblait prendre son parti de la situation. Ses amis lui conseillaient d’en rire. 11 affectait l’indifférence en se jetant dans l’orgie et le désordre. Avec une adresse légère, la duchesse, jolie à ravir, intelligente, aimable, bonne pour tous, savait tourner les torts du côté de son mari qu'elle trompait, détournait de lui la faveur du roi, de la favorite, et les sympathies des princes du sang, à quoi l’aidait de toutes ses forces sa mère, la princesse de Conti, dont l’idée fixe était l’abaissement de la branche d’Orléans. Avec cela, les fêtes se succédaient sans interruption au Palais-Royal, où la plus fringante société se donnait rendez-vous. On y jouait un jeu d’enlcr. La duchesse de Chartres faisait les honneurs avec sa verve aiguisée et son riant visage, qui prenait tous les cœurs. Casanova, qu’elle avait fait venir, intéressée par ce qu’on disait de ses pratiques cabalistiques, raconte dans ses Mémoires la vive impression que fit sur lui cette séduisante femme; mais il avoue en même temps qu’il «écoula une sotte crainte», et n’osa pas déclarer sa passion. Sans doute, la duchesse aurait répondu au galant aventurier avec cette crudité de langage dont on citait maints exemples, comme la saillie qu’elle adressa brusquement un jour à l’évêque de Meaux, tandis que la conversation languissait et que la compagnie paraissait s’ennuyer :
— -Monsieur l’Évêque, on disait ce matin que vous aviez encore votre pue...
Le peintre Nattier nous a laissé de cette piquante créature divers portraits qui n’en trahissent point l’àme vicieuse, mais nous montrent sa fine silhouette à des époques différentes. Le premier est de 17/12, et la représente couchée le long d’un ruisseau, occupée à tresser une couronne de fleurs : c’est la candeur même et la grâce. Un autre est de 17/18 : la duchesse, en robe blanche, est nonchalamment appuyée sur une console, et rêve... à quels amants? Dans un troisième, on la voit sous les traits d’Hébé, assise sur des nuages, tenant une coupe d’une main et une aiguière de l’autre; c’est le plus captivant et le plus vrai sans doute. Un quatrième, toujours de Nattier, et qui est également au musée de Versailles, comme les précédents, est du temps où la duchesse portait encore à son joli bras blanc des bracelets ornés du portrait du duc, son époux. Sous ces quatre aspects, elle semble exprimer les phases de son cœur et de sa savoureuse beauté.
De temps à autre, le duc et la duchesse de Chartres emmenaient du Palais-Royal, en grand équipage, leurs invités, et se rendaient au château
LOUIS-PHILIPPE D*ORLÉANS, PERE DE PHILIPPE-EGALITE (Gravure de Le Beau, 177$, d’après le portrait peint par J De l’Orrne)
de Saint-Cloud, où ils attiraient tout Paris dans des fêtes merveilleuses. Le marquis d’Argenson écrit, à ce propos :
M. le duc de Chartres passe des trois et quatre nuits sans se coucher, étant toujours en mouvement... Il traite aussi mal sa santé que ses affaires1.
Le prévoyant marquis calculait surtout ce que coûtaient de pareilles folies, et il se montrait effrayé pour l’avenir. Il écrivait, à la date du mois de mars 1761 :
M. et Mme la duchesse de Chartres font un voyage à Saint-Cloud avec plus de soixante personnes nommées de ce voyage. Chaque jour est marqué par des fêtes avec des dépenses effroyables et magnifiques qui vont les abîmer dans les dettes. Si Monseigneur le duc de Chartres vit aussi longtemps que son âge le promet, leur maison ne sera plus payée2.
Le prince ne se contentait pas de prodiguer l’argent dans les fêtes. Dès cette année 1750, c’est-à-dire deux ans avant que son père ne mourût à Sainte-Geneviève, il avait projeté de rajeunir l’aspect du Palais-Royal, de refaire les appartements et de reconstruire presque complètement l’aile droite. C’est encore d’Argenson qui nous initie à ce plan, en nous faisant savoir que c’est par l'Opéra que les travaux allaient commencer :
L’Opéra, dit-il, va être rebâti, mais dans le même lieu, M. le duc de Chartres s’y donnant de grands mouvements pour le garder dans son palais et pour jouir d’un si grand agrément et commodité. Pour cet effet, on a acheté les maisons d’autour du cul-de-sac; l'on prend une petite cour du Palais-Royal, on fait un cintre et des arcades, et autre choix dont on verra le devis et plan incessamment. Pendant l’exécution, on prêtera pour l’Opéra la salle des machines des Tuileries3.
Le marquis d’Argenson, qui, à cette époque, n’était plus chancelier de la maison d’Orléans et avait passé la main à Silhouette, ne se trouvait pas exactement renseigné sur ce qu’on projetait de faire. Un arrêt du Conseil du Roi du 25 avril 17/19 avait chargé la Ville de Paris de l’administration de l'Opéra. 11 y avait donc intérêt pour les d’Orléans, qui tenaient à garder cet attrait dans leur Palais-Royal, à prendre l'initiative de certaines améliorations. Il ne s’agissait pas de reconstruire de fond en comble le théâtre, mais de lui donner une façade qui lui manquait, et surtout de créer pour le public des dégagements dans l’étroit cul-de-sac par où s’effectuaient l’entrée et la sortie des spectateurs. Pour cela, le duc de Chartres fît acheter dès le 2 septembre 1749 une maison appartenant à l’abbé de Francière et qui, composée de deux ailes