‹ Le Palais-Royal d'après des documents inéditsChapitre 207 sur 301 · NOUVEAUX TRAVAUX AU PALAIS- ROYAL · texte numérisé non relu

NOUVEAUX TRAVAUX AU PALAIS- ROYAL

Le 6 avril i7G3, à onze heures du matin, le feu prit a l'Opéra. Comment cela se fit-il? On n'est jamais parvenu à le savoir exactement, et les rapports de police qui dorment aux Archives nationales, dans les papiers des ducs d’Orléans, n’élucident point la question. Selon les uns, il aurait commencé par la grande toile du rideau de manœuvre et aurait gagné le cintre, où toutes les machineries en bois devaient lui offrir un aliment facile. Selon d’autres, un poêle trop chargé aurait communiqué le feu par un tuyau à la loge des danseuses subalternes; car il faut penser qu’au xviiic siècle il n’y avait encore, dans les théâtres, ni calorifère ni système pratique de chauffage : on se contentait, durant les représentations, d’allumer de superbes brasiers dans les foyers du public ou des acteurs, et la chaleur pénétrait comme elle pouvait dans la salle. Une troisième hypothèse, qui est la plus vraisemblable, explique d’une autre façon l’incendie : d'après le chef machiniste Boullet, qui fut blessé dans le sauvetage, il aurait été allumé par l’imprudence d’un balayeur qui, travaillant dans les dessous du théâtre, déposa sa chandelle sur le contrepoids en plomb du rideau, et s’en alla sans y faire attention; la corde avait alors pris feu; en se consumant, elle s’était rompue, et, n’étant plus maintenue par un contrepoids, elle était remontée dans les combles et avait communiqué l’incendie à la toile, à la machinerie et au reste du bâtiment \

A ce moment de la journée, il n’y avait personne dans le théâtre : un seul chanteur s’essayait sur la scène; voyant les flammes, il put se sauver à temps et crier au secours. Mais les pompiers arrivèrent trop tard : tout était déjà brûlé. «On ne sauva,» dit Favart2, «qu’un clavecin resté dans l’orchestre, objet assez laid au point de vue décoratif, mais qui, au dire de tout le monde, était le plus partait de l’Europe, très ancien, sans prix. » Quand les secours arrivèrent, on dut s’appliquer seulement à le circonscrire dans l’Opéra même

1. Germain Bapst, Essai sur l'histoire du Théâtre, 1 8g3, in-8°, p. 4 45 .

2. Favart, Mémoires et correspondance littéraire, 1808, t. H, p. 88 et suiv,

et à l’empêcher de s’étendre et gagner le Palais-Royal. Tous les promeneurs qui se trouvaient alors dans le jardin furent employés à faire la chaîne sous la direction des troupes municipales et des gardes françaises. Les issues furent fermées pour qu’on ne pût sortir. Les dames étaient d’un côté, se passant de main en main les seaux vides, que les hommes portaient pleins de l’autre côté. On puisait au grand bassin, et l’on emplissait ainsi continuellement les pompes. Le jeune duc de Chartres, fils du duc d’Orléans, qui avait alors seize ans, donna, le premier, l’exemple, et pendant deux heures ne cessa de travailler. Vers midi, le coup d’œil était effrayant, car la flamme se communiquait au Palais- Royal, où elle aurait trouvé dans les appartements de quoi se développer. Déjà la calotte du grand escalier était détruite, quand, tout à coup, la salle du théâtre, qui était entièrement consumée, s’écroula avec fracas, et, la flamme ne portant plus en haut, l’incendie put assez rapidement être arrêté1.

Après la première émotion provoquée par ce sinistre, les Parisiens commencèrent à se consoler de la perte de l’Opéra par des plaisanteries. « Comment le feu a-t-il pu prendre dans une glacière? » écrivait à Mmc d’Epinay l’abbé Galiani. L’excellent Favart vit là une occasion unique de rajeunir les décors, les costumes, etc.: «Ah! si cela pouvait s’étendre jusqu’aux actrices!» ajoutait- il. Puis 011 discuta de ce qu'il convenait de faire, après qu’il eut été décidé que, provisoirement, la troupe de l’Académie irait chercher asile dans la salle des machines, aux Tuileries. Laisserait-on l'Opéra au Palais-Royal, ou bien le transporterait -on auprès du Carrousel, dans la rue Nicaise, où se trouvaient déjà ses magasins? Telle était la question, elle fut assez vile tranchée : l’influence du duc d'Orléans, qui tenait essentiellement à garder l’Opéra au Palais- Royal à cause de l’animation et des agréments qui en résultaient pour le jardin, décida de tout. Ce 11c fut pourtant que le 11 février 17G4 que le roi signa les lettres patentes relatives à la reconstruction de l’Opéra sur l’emplacement qu’il occupait auparavant. Ce document est intéressant; mais, comme ce livre n’est pas consacré à l’histoire de l’Opéra3, nous n’en retiendrons que ce qui rentre dans notre sujet. En définitive, la Ville de Paris, ayant depuis 1749 le privilège et la responsabilité de l’entreprise, devait prendre à son compte les frais de reconstruction. Le nouveau théâtre devait être bâti sur un emplacement pris sur les bâtiments séparant la rue Saintllonoré de la Cour des Fontaines, et l’achat des maisons particulières situées en cet endroit, dont la démolition allait permettre de déblayer ce terrain, devait

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