LA RESTAURATION DES APPARTEMENTS
Tandis qu'a l’extérieur du Palais-Royal étaient conduits presque sans interruption depuis l’année 1754 les travaux considérables dont nous venons de parler, à l'intérieur, des transformations nombreuses étaient entreprises. On remaniait les appartements de fond en comble pour la dixième fois, et la décoration se trouvait rajeunie selon la mode du jour par des artistes en possession de la vogue. O11 a vu plus haut que le duc d’Orléans n’était pas sans avoir, en fait d’art, des idées personnelles et des prédilections raisonnées.
C’est lui qui inspira les changements réalisés par Cartaud et par Contant, et c’est pareillement d’après ses instructions, on n’en saurait douter, que l’ornementation intérieure fut conçue et réalisée. A la mort de son « premier peintre», Charles Coypel, en 1752, il avait donné la succession de celui-ci, avec un traitement annuel de 600 livres1, k J.-B.-M. Pierre, l’artiste dont le talent facile faisait alors fureur, et qui se mit aussitôt k exécuter tant k Saint- Cloud qu’au Palais-Royal une foule de compositions : plafonds, trumeaux, etc., dont on ne parlait qu’avec une respectueuse admiration. Très habile courtisan, J.-B.-M. Pierre, avec ses airs de gentilhomme, s’entendait k merveille k se faire valoir. Il en arriva k ce point que son talent sembla k scs contemporains hors de toute discussion. On ne citait jamais ses peintures du Palais-Royal sans les accompagner du mot de «chef-d’œuvre». Il n’en subsiste rien aujourd’hui.
La décoration architecturale dans les demeures seigneuriales de Paris, vers l’année 1760, commençait k marquer de-ci dc-lk, par des symptômes encore rares, mais significatifs, une certaine lassitude du style rocaille, des chantournements excessifs, (les combinaisons baroques des lignes courbes ou brisées, dont on abusait de plus en plus depuis la Régence. C’était le temps, cependant, où régnait avec le plus de frénésie le goût des turqueries et des chinoiseries, qui, sous toutes les formes, s’introduisaient dans les habitudes. Il faut remarquer, en effet, que l’art oriental exerça, pendant tout le xvme siècle, en France, une influence qui eut incontestablement le mérite de répandre dans les habitations le charme des couleurs claires. C’est aux porcelaines chinoises que les artistes empruntèrent ces beaux tons chatoyants qui égayèrent alors depuis les lambris et les meubles laqués jusqu’aux robes des femmes. Les verts pistache, les verts olive, les roses mourants, les blancs laiteux ou les gris pâles, les somptueux jaunes soufrés, les vermillons lumineux, les bleus célestes, dont s’étaient enivrés des peintres tels que Watteau, Nattier, Tocqué ou Belle, ces fraîches et délicates nuances reparurent dans les ornements que des décorateurs comme Pillement, Iluet, Peyrotte, etc., dessinèrent pour les boudoirs des marquises ou les salons princiers. 11 n’y eut guère de châteaux, alors, et même d’habitations tant soit peu cossues, qui ne reçurent une décoration de ce genre. A Choisy, la menuiserie de la salle k manger du roi était ornée d’arabesques et de petites figures chinoises, œuvre de Peyrotte, qui avait également peint k la cire les moulures et les ornements de cette pièce bleu sur fond blanc. A Chantilly, le prince de Gondé avait fait installer le fameux salon des Singes, qui est resté un type de ces fantaisies spirituelles et baroques. A Paris, les hôtels de Soubise, de Rohan- Chabot, de Dionis, du duc de La Vallière (k Montrouge), le Palais-
1. Archives nationales, Trésorerie de Louis -Philippe d’Orléans, XIa, 9181.
LE PÈTIT-FILS DU REGENT 385
Bourbon, la galerie de l’hôtel de Villars, etc., sacrifiant à la mode, s’étaient aussi parés de ces sujets badins, qui semblaient indispensables pour donner à une demeure le ton aimable et frivole qu’on recherchait par-dessus tout. Cette folie d’orientalisme dura jusqu’à la veille de la Révolution. On sait qu’elle mit son empreinte sur toutes choses, sur les costumes comme dans les jardins. Les curieuses reliures de la bibliothèque des ducs d’Orléans qui sont à Versailles
ÉLÉVATION DU PALAIS -ROYAL DU COTE DU JARDIN, SUIVANT LE PROJET DE PIETRE FAIT EN JANVIER 1 781
(Reproduction d’un dessin original des Archives nationales)
en sont un témoignage, aussi bien que le fameux parc à la chinoise dont le duc de Chartres entoura sa maison de Montceau et qui plut à ce point à la reine Marie -Antoinette que celle-ci envoya un artiste spécial copier ce modèle pour en reproduire les bizarreries à Trianon'. On y voyait des lacs, des îles, un minaret mauresque, des tentes turques et tartares, un jeu de bague chinois, etc.
Le duc Louis -Philippe d’Orléans, qui partageait la manie de son temps pour le « lachinage», ne se décida certes pas à proscrire brusquement les turqueries de sa demeure; mais il voulut que le Palais-Royal, tout au moins dans les appartements de réception, fût empreint de ce caractère d’élégance sobre et de noblesse, inspiré de l’antique, qui déjà, s’imposant aux décorateurs, annonçait l’élaboration prochaine du style Louis XVI. En 1760, Gabriel construisait l’Ecole militaire et le Garde-Meuble. François Blondel, professeur à l’Académie royale d’architecture, dirigeait le mouvement de réaction contre les méthodes d’Oppenordt et de D’Aviler. Son élève, Le Roy, venait de publier son ouvrage, les Ruines des plus beaux monuments de la Grèce (1758), rempli des meilleurs exemples. O11 construisait ou bien on restaurait des
1. Elle lit prendre, notamment, le modèle, en une réduction en plâtre, du «jeu de bague chinois». Ce modèle coûta 4,246 livres. — Archives nationales, O1, 3o42.
T. I. LE PALAIS-ROYAL
hôtels dont on vantait l’ornementation délicate et originale, comme la maison du financier Bourette, les hôtels de Toulouse et de Biron, la maison de campagne de d’Argenson à Ncuilly, la galerie de l'hôtel de Choiseul, etc. L’architecte du Palais-Royal, Contant d’ivry, adepte lui-même des nouvelles doctrines, n’eut garde de manquer l’occasion de les appliquer. Si, dans les appartements décorés par lui à cette date, et dans les meubles qu’il dessina, il n’alla pas toujours jusqu’à s’affranchir des motifs chers a l’ancienne école, de certains attributs et trophées, des coquilles au sommet des panneaux, du moins il renonça radicalement aux ornements ridicules que la mode multipliait partout, tels que tiges de palmiers, guirlandes biscornues, rocaillcs et palmcttes. C’est toujours le style Louis XV, mais singulièrement assagi. h' Encyclopédie de Diderot publia, vers 1770, quelques planches des «grands appartements» du Palais-Royal, d’après les dessins de Contant1. Nous les reproduisons. Ils vont nous aider, ainsi que le plan portant la date de 1764, dans la rapide description que nous devons donner ici pour faire comprendre les principaux changements apportés à la distribution des pièces et nous indiquer leur décoration générale.
Pour pénétrer dans les appartements du Palais-Royal, le visiteur, à partir de 1770, n’avait plus besoin, comme au temps de Richelieu, d’aller chercher l’étroite ouverture de l’escalier dans l’angle droit de la seconde cour. L’escalier, construit par Contant, s’offrant à lui sous la voûte même du corps de logis principal, il n’avait qu’à le gravir, et, sur le palier du premier étage, trouvait devant lui trois portes : celle de droite, ouvrant sur les appartements du duc d’Orléans, celle de gauche sur ceux du duc de Chartres, celle du milieu sur ceux qui devaient servir, quelques années plus tard, à la femme du jeune prince2. Entrant par la porte du côté droit, on trouvait successivement les antichambres des pages, des valets, puis celle des gentilshommes, qui communiquait d’un côté à une grande salle à manger, suivie d’un splendide salon, de l’autre côté à la chambre à coucher de parade. C’est là surtout que Contant d'ivry a déployé ses talents de décorateur. Voyons de quelle manière. Passant par l’antichambre de la livrée, ornée de peintures qui simulent des pilastres toscans, avec des figures et des vases, le tout exécuté par Guillet, Morlin et de Leuse, d’après des compositions de J.-B.-M. Pierre, traversons la salle à manger, de forme ovale, ornée d’une architecture de stuc dont « le poli
1. Ces derniers, gravés par Le Canu, 11e comprennent que certaines pièces des grands appartements.
2. Pour la distribution des appartements du Palais-Royal à celle époque, il faut consulter surtout un document inédit de 1783 (Archives nationales, Ri, 283), et le précieux et rarissime petit volume intitulé Almanach du Palais- Royal (178.O), dont je n’ai rencontré qu’un seul exemplaire, qui faisait partie de la collection du baron Pichon; la plupart des autres descriptions du Palais sont peu claires ou erronées.
LE PETIT-FILS DU RÉGENT
et la fraîcheur,» dit d’ Argenville 1 , «imitent le marbre au point d’y être trompé. » Nous voici dans le salon, vaste pièce de plus de dix mètres de longsur neuf de large, que Contant a revêtue d’une menuiserie peinte en blanc, et qui, avec ses ornements sculptés et dorés d’or alternativement mat et bruni, a le plus grand éclat. La porte est à glace, et s’ouvre entre deux niches occupées par des sofas couverts d’étoffes or et argent qui donnent k la pièce un aspect de rare magnificence.
Au-dessus de ces sophas sont des qui répondent aux croisées vis-k-vis et répètent le spectacle du jardin. Le chambranle de la cheminée est enrichi de bronze doré d’or moulu, et orné dans ses angles de girandoles correspondant k d’autres girandoles au-dessus d’une table de marbre. Des pilastres corinthiens, d’une large allure, masquent l’irrégularité de la pièce et soutiennent cette décoration, dont les tendances nouvelles sont immédiatement signalées. L 'Encyclopédie de Diderot en vante «la grandeur et la noblesse», qu’elle oppose aux frivolités ordinaires du genre k la mode, et loue surtout la nouveauté des motifs sculptés en perfection. 11 est certain que Contant a eu l'ambition de faire de ce salon, auquel il apporta tous ses soins, une sorte de réplique k celui d’Oppenordt, situé k l’autre aile du Palais, sur la rue Richelieu. Le plafond, peint par Pierre, «dont le nom seul dit tout,» assure Y Encyclopédie, représente Mercure qui conduit Psyché k Jupiter, au milieu des dieux de l’Olympe, avec l’escorte des génies et des amours tenant des guirlandes de fleurs. Au-dessus de la corniche, l’artiste a peint, sur un faux socle, des enfants occupés aux préparatifs de cette Apothéose de Psyché et jouant parmi les faisceaux de lis entrelacés de roses, de myrtes et de lauriers. Enfin, pour achever, les
i. Voyage pittoresque de Paris, 1768, p. 78. — Des vestiges de la décoration de cette salle à manger existent encore. Les murs, revêtus d’ornements en stuc, ont été, dans ces dernières années, peints et dorés. On retrouve au-dessus des portes et des fenêtres les médaillons en grisaille dans lesquels de Machy avait représenté des groupes d’enfants et des figures allégoriques de femmes couchées.
quatre portes du salon sont surmontées de bas-reliefs exécutés par Coustou, et figurant divers épisodes de l’histoire de Psyché. La gravure de Le Canu, qui est ici reproduite (voyez page 3g5), d’après le dessin de Contant d’Ivry, indique suffisamment l’emplacement de ces bas-reliefs1.
La chambre à coucher n’était pas moins somptueusement ornée, avec ses pilastres corinthiens, son alcôve fermée par des balustres sculptés et dorés, ses boiseries d’un admirable travail. Toute la partie du Palais occupée aujourd’hui par les administrations du Conseil d’Etat et de la direction des Beaux-Arts fut entièrement remise à neuf. C’était la plus délaissée depuis longtemps, car on a vu que le Régent avait disposé ses appartements dans une tout autre direction, du côté de la rue Richelieu. Son petit-fils revenait, lui, à l’aile droite, où s'était, jadis, si magnifiquement installée Anne d'Autriche, et, dans l’avant-corps du bâtiment central donnant sur le jardin, il n’hésitait pas à scinder l’ancienne et trop longue salle des gardes pour y établir les pièces communes de la famille, une salle à manger, un salon de jeu et un salon de compagnie, ce dernier a la place de la chambre si joliment ornée autrefois pour Henriette d’Angleterre, et où Noël Coypel avait peint un plafond dont on retrouve l’indication dans la légende du plan de 17 Go, reproduit ici2 (p. 3G5).
Contant d’Ivry laissa à peu près intacts les appartements d’honneur, dans l’aile droite, où l’on trouvait la galerie des tableaux, la bibliothèque, le cabinet de travail, le salon d'Oppenordt, etc. Toutefois, de ce côté, la galerie des Hommes illustres, si souvent transformée depuis Richelieu et déjà rétrécie, fut encore réduite, et, plus loin, une autre galerie refaite, donnant sur la rue Saint-Honoré. Enfin, la chapelle du premier étage, de meme que celle du rez-de-chaussée, furent décorées à nouveau. Dans celle du haut, le plafond en sophite fut exécuté sur les dessins de J. -B. Pierre, qui représenta au-dessus de l’autel Y Assomption de la Vierge; celle du bas fut également repeinte, et l’on y plaça un tableau d’Augustin Carrache, V Apparition de Notre- Seisneur .
Il serait sans intérêt de rééditer ici la liste des tableaux de la collection du Palais-Royal, publiée faut de fois par les Guides de Paris du xvme siècle, en indiquant , comme Ta fait d'Àrgenville, leur nombre et leur place exacte dans les diverses pièces où ils étaient exposés. La liste, je la donne à la fin de ce volume. Pour le reste, les indications de d’Argenville sont absolument
1. Que sont devenues ces belles décorations? Il n’en reste plus trace. Dans son excellent volume sur l’Art décoratif dans le vieux Paris (r8g8, p. 205). M. de Champeaux déclare qu’après l’incendie du Palais-Royal, en 1871, les architectes chargés de restaurer le monument arrachèrent sans pitié les magnifiques boiseries sculptées sur les dessins de Contant et de Louis. On en fit des lots qui furent vendus à l’encan. Un amateur, M. Monvallat, en acquit quelques-uns. Un pareil vandalisme ne se peut concevoir. Il n’a été, malheureusement, que trop fréquent chez nous en ce siècle!