Archives nationales, K. 147, n
T. I. LE PALAIS-ROYAL
contractées. Sa liaison, avouée depuis longtemps, avec une femme de mœurs légères qu’on appelait Marquise (c’était Mme de Villcmonble) et qui, à Villers- Cotterets, tenait le haut bout, avait peu à peu éloigne les dames de la bonne
société de ce château. On n’y voyait plus Mmes de Segui, mère et fille, pas plus que Mraos de Beauvau, de Grammont, de Luxembourg, qui en avaient un instant fait l’ornement. C’est sur ce terrain déblayé que M"‘e de Montesson livra bataille et sut tourner la tête au duc d’Orléans avec une coquetterie vraiment supérieure et remarquablement appropriée à la vanité bonasse du prince. En voici un exemple. Comme c’était la coutume, à Villers-Cottcrets, en manière de distraction, de jouer la comédie sur le petit théâtre qui y était installé, la marquise s’avisa de tirer un drame du roman de Marianne, de Marivaux; puis, avant d’en donner lecture en présence d’une nombreuse et élégante assemblée, elle prit à part le duc d’Orléans, feignit 1 effroi de ce début et lui persuada d’insinuer que c’était lui l’auteur de la pièce. Le duc, sans rien comprendre au manège, y consent. Tous les invités, naturellement, de s’exclamer durant l’audition : « Ah ! que c’est beau ! Quel chef-d’œuvre! » A la fin, le duc d’Orléans, dans sa candeur, n’y tient plus. Sa franchise a raison de sa modestie. Il ne consent pas à prendre plus longtemps à son compte le succès de celle qu’il aime, et il s’écrie : « La pièce n’est pas de moi; elle est de Mme de Montesson ! » On devine le tableau. Changement à vue. Les éloges subitement s’apaisent. Les visages expriment la confusion. On avait bien voulu forcerîla note en écrasant de louanges le prince. Mais Mme de Montesson!... La pièce fut jouée, cependant; elle n’obtint point de succès. Mme de Montesson n’en garda pas moins aux yeux du duc l’ineffable prestige d’avoir voulu lui sacrifier le mérite de l’œuvre écrite par elle!
Dessin de Contant d’Ivry, gravé par Le Canu (1760)
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LE PETIT-FILS DU REGENT 3g5
La comédie finit par le mariage secret du duc d’Orléans avec la marquise devenue veuve. 11 eut lieu le ‘il\ avril 1778 dans la petite chapelle de l’hôtel du Plessis -Chàtillon, où le prince avait installé son faux ménage. Depuis 176G, il avait acquis cette maison qui touchait, comme on sait, au Palais-Royal et était contiguë à son appartement, de telle sorte que, grâce à une porte particulière, il en était, pour ainsi dire, le prolongement. Cette union, si vivement désirée
LE GRAND SALON DU PREMIER ETAGE AU PALAIS - ROYAL, EN 1760 (D’après la gravure de YEuc\clopédiey de Diderot)
de part et d’autre, et que Louis XV se décida, non sans peine, à autoriser, donna satisfaction aux convenances, mais ne mit pas fin à la situation embarrassante que le duc s’était créée vis-à-vis de son fils. Elle amena entre eux une brouille qui dura quatre ans. Le duc de Chartres n’aimait pas Mme de Montesson, et celle-ci le détestait. Tant qu’elle n’avait été que la maîtresse de son père, il n’avait pas été tenu à des ménagements; l’idée que désormais lui, sa jeune femme, la vertueuse et douce fille du duc de Penthièvre, allaient devoir à cette intrigante des marques de respect, lui était insupportable. A tout instant, des scènes avaient éclaté dans cette quasi -cohabitation du Palais- Royal au sujet de la marquise, qui avait par accès des exigences, supportait malaisément le rôle d’épouse non avouée et prétendait tout à coup aller dans le monde jouer les princesses du sang. Tantôt le duc d’Orléans faisait enlever du Palais -Royal toute l'argenterie marquée à son chiffre, et, au moment de se mettre à table, avec les gens de sa maison, le duc de Chartres s’apercevait qu'011 y avait substitué les services personnels de chacun : c’est, que, ce jour-là, Mme de Montesson avait du monde à dîner. Tantôt, des femmes de chambre
arrivaient le matin pour reprendre k la duchesse de Chartres les diamants qu’on appelait « les pierreries de la Maison » : c’est que la marquise en avait besoin pour aller au bal. On comprend ce que ces vexations pouvaient apporter de douceur dans les rapports ! Le duc d’Orléans avait beau se réfugier autant
qu’il pouvait k Villers- Cotterets, où son lecteur Carmontel portraicturait les invités1, et k jouer des comédies dans lesquelles la marquise paraissait en actrice consommée (ce qui excitait, parait- il, la jalousie de la reine Marie-Antoinette2), tandis que le duc remplissait avec rondeur les rôles de paysans, il n’en ressentait pas moins autour de lui la gêne et la contrainte. Le couple finit par abandonner le Palais-Royal et l’hôtel du Plessis- Chàtillon pour aller habiter deux hôtels contigus, rue de Provence, dans le quartier de la Chaussée-d’Autin qu’on commençait alors à bâtir : c’est maintenant la cité d’Antin qui occupe l’espace de ces hôtels. On délaissa aussi, pendant l’été, Villers-Cotterets et Saint-Cloud3 pour le château de Sainte-Assise que le prince acquit et donna à Mme de Montesson.
L’hôtel de la rue de Provence était vaste, avec un beau jardin. Le duc d’Orléans y menait un train modeste, car la liste est assez sommaire des personnes k son service qui se trouvent mentionnées dans son Inventaire comme y étant spécialement attachées. On y voit Chandonné, son secrétaire particulier; Berthollet, son médecin, et Mme Berthollet (avec 2,5oo livres de
1. Il peignait dans un grand livre toutes les personnes qui arrivaient; les portraits étaient en profil et en charge, mais ressemblants, et formaient une collection curieuse. On ne lui donnait qu’une séance. «11 me peignit, « dit Mme de Genlis, «jouant de la harpe, mais fort en laid.» Carmontel montait aussi sur les planches; il faisait en perfection les rôles de maris bourrus.