‹ Le Palais-Royal d'après des documents inéditsChapitre 216 sur 301 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

PHILIPPE-ÉGALITÉ (1780-1793

La jeunesse du duc de Chartres et goût précoce de ce prince pour les affaires. — Son mariage. Portrait de la duchesse sa femme. La société du Palais-Royal de 1770 à 1789 : silhouettes de grandes dames. — Occupations du duc de Chartres : ses écuries nouvelles; sa création d’un musée des Arts, et Métiers au Palais-Royal. — Pourquoi il sollicitait si ardemment de son père le duc d’Orléans la donation du Palais par avancement d’hoirie. Son rêve d’une colossale opération financière. — Second incendie de l’Opéra en 1781. Démêlés avec la Ville. — Les projets du prince sont dévoilés. Clameurs qu'ils soulèvent. Procès avec les propriétaires des maisons donnant sur le jardin. — L’architecte Victor Louis. Les erreurs de ses biographes. Ses travaux au Palais- Royal ; les galeries, le Théâtre-Français, etc. — Embarras financiers du duc de Chartres, devenu duc d’Orléans, puis Philippe-Égalité. — La débâcle. — Emprunts divers. Ventes des collections de médailles et de la galerie de tableaux : document nouveau sur ce sujet. — - Vente des meubles du prince en 1793, avant sa mort sur l’échafaud. — Le Palais- Égalité sous la Terreur.

Quel homme était ce prince a qui son père venait, par une exception singulière et las de ses assauts opiniâtres1, de céder le Palais-Royal en toute propriété, par avancement d’hoirie? Sa place dans l’histoire est celle des renégats, et son nom reste frappé d’une éternelle flétrissure. Comme ces doges indignes dont la République de Venise cachait jadis les portraits sous un voile de deuil, Philippe -Egalité est, dans la dynastie des d’Orléans, la tache noire et honteuse qu’on affecte de ne point voir.

1. Depuis dix ans, le duc de Chartres harcelait son père pour obtenir la cession du Palais-Royal. En 1770, il alla même jusqu’à essayer de se servir de l'influence de Mmo de Montesson pour arriver à ses lins, et il envoya, à cet effet, au château de Sainte-Assise le marquis Ducrest, frère de M"‘° de Genlis.

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Par sa propre famille, son effigie a été arrachée de son cadre; en dehors des siens, il n’excite que répulsion. A aucun moment de sa vie, il n’apparaît sous des couleurs sympathiques. Du début à la fin, toujours il se montra au-dessous des rôles qu’il prétendit jouer. Jeune, ce fut un vicieux sans cœur, un snob agité ; plus tard, il eut des allures de brasseur d’affaires et de banquiste; homme politique de petite cervelle, il ne fit preuve que de lâcheté. La Révolution, en broyant ce pygmée qui aurait voulu peut-être se servir d’elle, n’a pas même réussi à lui valoir un peu de pitié.

La nature n’avait pourtant pas privé ce prince de scs dons, et la vivacité d’esprit qu’il montra pendant sa première éducation — qui ne fut pas ce qu’il aurait fallu — faisait présager, de sa part, des inclinations qui n’étaient point absolument mauvaises. M,n0 de Gcnlis, (pii le vit dans sa jeunesse, l’a dépeint, adolescent de quinze ans, sous des traits assez favorables1 :

M. le duc de Chartres, dit- elle, étoit alors dans tout l'éclat de la première jeunesse, avec un visage déjà gâté, et par le sang qu'il avoit reçu de sa mère et par une vie licencieuse; l’ensemble de sa figure étoii noble, leste et d’une grande élégance. Son gouverneur, le comte de Pons Saint -Maurice, ne s'étoit attaché qu'à trois choses : à lui donner de la politesse, des manières agréables et un bon ton; il avoit laissé le soin du reste aux autres instituteurs. Ces derniers eussent été fort capables de donner au jeune prince une solide instruction, mais le gouverneur faisoit si peu de cas de la culture de l'esprit que le prince, qui s'en aperçut de bonne heure, trouva fort commode d’adopter cette indifférence... Il ne manquoit néanmoins ni d'esprit, ni de mémoire, ni d’intelligence, et il annonçoit des inclinations bienfaisantes; en voici un trait, que m’a conté M. de Foncemagne (de l’Académie françoise, homme de lettres fort distingué, sous -gouverneur de M. le duc de Chartres). Le prince étoit dans sa quinzième année, cl déjà il recevoit en audience le matin les hommes qui sortoient de celle de M. le duc d’Orléans. Dans ce nombre se t rouvoient des officiers de tous grades des régiments des deux princes. M. le duc de Chartres en remarqua un qui l'intéressa par sa belle physionomie et son air mélancolique. On lui dit qu'il étoit d'une extrême pauvreté, parce qu'il se refusoit tout pour faire subsister sa mère et ses deux sœurs qui n'avoient que lui pour appui. Après ce récit, M. le duc de Chartres amassa deux mois de ses menus plaisirs sans en rien dépenser, ce qui lui fit quarante louis; mais il étoit fort embarrassé de la manière dont il les donneroil, lorsqu'il reçut des dragées de baptême; alors il lit des cornets de dragées dans lesquels il mit les quarante louis, et lorsque le pauvre officier vint à son audience, le jeune prince dit en plaisantant qu’ayant reçu des dragées il en vouloit distribuer des cornets à tout le monde, ce qu'il fit. Le pauvre officier trouva le sien si lourd qu'il fit un mouvement de surprise; le jeune prince, par un signe, lui imposa silence; mais, sorti du Palaislloyal, sa reconnoissance fut plus indiscrète que sa surprise : il conta cette histoire, qui fut généralement sue.

i. Mmc de Genlis, Mémoires, t. II, p. i8i-i83.

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