Souvenirs de la marquise de Créquy, t. V, p. 42 et
de Paris pour prendre ses plai
T. I. LE PALAIS -ROYAL
maîtresses, fut ouvertement traitée de lâcheté. L’insensibilité révoltante dont il fit preuve quand mourut le fils du duc de Pcnthièvre, son ami le prince de Lamballe, qu’il avait entraîné avec lui dans la débauche, — par calcul criminel, a-t-on dit, — causa un scandale public. C’est à cette amitié pourtant qu’il avait du, certainement, de contracter son brillant mariage avec la fille du duc de Pentliièvre, et d'avoir raison des résistances trop compréhensibles du père. Le sens moral semblait éteint en lui. Sa capacité d’inconscience était un phénomène.
Le mariage ne changea pas son genre de vie. Il ne renonça ni à sa «Folie» de Monceau1 ni à scs parties libertines avec ses compagnons de vice, menant de front ses devoirs d’époux et ses habituelles débauches. Qu’un tel mari ail pu se faire aimer de sa femme, cela paraît un problème; cela fut, cependant.
C’était une charmante et bonne créature que la jeune duchesse de Chartres. Le poète Gilbert a écrit sur elle ces vers :
Sous un modeste habit, déguisant sa naissance,
Pentliièvre quelquefois visite l’indigence,
Et, de trésors pieux dépouillant son palais,
Porte à la veuve en pleurs de pudiques bienfaits...
Elle n’avait que seize ans le jour de son union avec le duc de Chartres le 5 avril 1769. Jusqu’alors elle avait vécu dans la tiède atmosphère de la vertueuse famille de Pentliièvre, où elle avait puisé des principes de devoir qui n’étaient plus guère à la mode parmi les femmes élégantes du xviiP siècle. Le peintre Yanloo l'a représentée jeune fille dans le tableau connu sous le titre de la Tasse de chocolat , qui a fait partie de la collection du château d'Eu. On l’y voit au milieu de sa famille, appuyée sur le dossier d’une chaise sur laquelle est assise la princesse de Lamballe, sa belle-sœur; à droite, est la comtesse de Toulouse, sa grand’mère; à gauche, le duc de Pentliièvre et le prince de Lamballe, fils de celui-ci. Un autre portrait de la duchesse, peu après son mariage, par Mmc Vigée-Lebrun, la montre assise, vêtue d’une robe blanche, le bras gauche posé sur un coussin, appuyant sa tête dans ses mains; sa ceinture est ornée d’un camée représentant la Fidélité. Enfin, un artiste qui semble avoir beaucoup travaillé pour le duc d’Orléans, Le Peintre, a représenté la duchesse, devenue mère, tenant dans ses bras le jeune duc de Montpensier, tandis que joue à ses pieds le duc de Valois, futur roi des Français; le duc
1. On disait alors plus ordinairement Mousseau. C’est là que le duc de Chartres donna, notamment, en l’honneur de mistress Robinson, célèbre actrice anglaise qui fut la maîtresse du prince de Galles et qui devint aussi la sienne, une fête vraiment royale. (Mistress Robixson, Mémoires, p. 259.)
PHILIPPE-ÉGALITÉ
d’Orléans1, empressé, s’avance en saluant sa femme et heureux du coup d’œil. C’est une scène de famille à la Greuze. Dans ces divers tableaux, la duchesse de Chartres apparaît sinon belle, du moins aimable et simple, telle que tous les contemporains la dépeignent, tenant son rang au Palais -Royal, où elle ne restait jamais oisive, au milieu des divertissements, tantôt lisant, ou bien — pour plaire à son mari, qui cherchait à imiter par des procédés chimiques toutes sortes de pierres fines — s’occupant à faire, de son côté, des essais qu’elle lui montrait en riant.
D’une obéissance passive, elle consentit, bien que ce ne fût guère dans ses goûts, à se faire recevoir francmaçonne (le 28 février 1776) dans la loge de la Folie-Titon. Une nuit, le feu prit à l’hôtel de Penthièvre, situé près du Palais -Royal, à l’endroit où est aujourd’hui la Banque de France.
La duchesse allait se coucher quand on lui annonça cette nouvelle, et elle était déjà à moitié déshabillée.
Elle ne songe qu’au danger que peut courir son père et s’élance à demi vêtue — on était en décembre ! — à travers les jardins du Palais-Royal, pour aller tomber dans les bras du duc de Penthièvre.
Il était impossible qu’avec une telle femme le ton et les mœurs du Palais- Royal, c’est-à-dire de la société qui y fréquentait, gardassent l’allure de laisser-aller que le duc d’Orléans y avait introduites et que le duc de Chartres aurait, à coup sûr, rendues pires s’il avait été seul. Le fait est qu’à cette époque la «société du Palais - Royal », comme le dit Mme de Genlis2, «étoit la plus brillante et la plus spirituelle de Paris.» Parmi tous les salons qui étaient alors en vue dans la capitale, où les femmes étaient reines, celui-là avait la plus grande réputation. On y dépensait peut-être moins d’esprit qu’au
GRAVURE A L EAU - FORTE EXÉCUTÉE PAR LE DUC DE CHARTRES EN 1761 A l’age DE TREIZE ANS D’après un dessin de Carmontelle (Bibliothèque nationale, Estampes, Album des Amateurs)
î. Les portraits du duc d’Orléans devaient être assez nombreux au Palais Royal. Parmi les tableaux que la Révolution y lit saisir, et qu’Alcx. Lenoir recueillit, se trouvaient : un Portrait d’Orléans condamné, par Reynolds, crevé; le Portrait d’Ëgalité, à mi-corps, par Angelico Ivauffmann (Archives nationales, F O — a3, p. 70). Le peintre Antoine Giroust a fait aussi un pol irait de ce prince, dont la copie, par De Creuse, est à Versailles.