‹ Le Palais-Royal d'après des documents inéditsChapitre 219 sur 301 · Mmc de Genlis, Mémoires, l. IL p. 1Ü · texte numérisé non relu

Mmc de Genlis, Mémoires, l. IL p. 1Ü

Temple, où M,ne cle Boufllers rayonnait ; on y faisait moins de littérature que chez M,ne Geoffrin ou que chez Mme Du Defland, mais on y voyait évoluer les représentants d’une sorte de secte mondaine assez étrange, composée d’hommes et de femmes qui se prétendaient dépositaires et gardiens des anciennes traditions sur le goût, l’étiquette et même la morale, qu’ils se vantaient d’avoir perfectionnée. Volontiers, dans ce milieu, on s’érigeait en juge suprême de toutes les convenances sociales, en s’arrogeant exclusivement le titre imposant de «bonne compagnie». Un mauvais ton et toute aventure scandaleuse excluaient ou bannissaient de cette société; mais on n’exigeait ni une vie sans tache ni un mérite supérieur pour être admis. On y recevait indistinctement des esprits -forts, des dévots, des prudes, des femmes d’une conduite légère. On n’imposait que deux conditions : un bon ton, des manières nobles et un genre de considération acquis dans le monde, soit par le rang, la naissance ou le crédit à la cour, soit par le faste, les richesses ou l’esprit et les agréments personnels1. Le Palais- Royal était ouvert k toutes les personnes présentées, qui pouvaient y venir souper sans invitation les jours de représentation d’Opéra. Ce jour- là, toute la bonne compagnie y passait et s’y succédait. Les petits jours une société intime entourait la table.

Cette société se composait à peu près de vingt personnes, qui, invitées une fois pour toutes, pouvaient venir quand il leur plaisait2, et qui, le soir, allant et venant dans le salon, promenaient d’un bout du salon à l’autre la gaieté, la vivacité d'une conversation piquante. A ces réunions libres et charmantes, l’on voyait le plus souvent Mme de Beauvau, Mmo de Boufllers, Mme de Luxembourg, Mmes de Ségur, mère et belle fille, la baronne de Tallcyrand, avec son joli visage vieillot, et la marquise de Fleury. Le haut du salon était tenu par une dame d’honneur de la duchesse de Chartres, M"‘0 de Blot, qui devait sa grande place au Palais-Royal à une passion du duc d’Orléans que sa victorieuse résistance avait changée en amitié tendre et respectueuse... Sage dans une cour qui ne s’était point piquée de retenue, elle se faisait pardonner sa sagesse par la gaieté, la vertu par l’amabilité. Elle rachetait sa bonne réputation par un naturel et un enjouement qui s'effacèrent du jour, dit-on, où elle lut Clarisse, pour faire place à un fond de sentimentalité jusque-là cachée, à de grandes affiches, à de longues thèses de sensibilité, au plus fin galimatias de la pruderie. Elle imagina de porter à son cou, en miniature, la façade de l'église où son frère axait été enterré3...

A côté de Mme de Blot, brillaient la vicomtesse Clermont-Gallerande, vive, pétulante, qui s’abandonnait k tout ce qu’elle pensait, s’échappait en saillies,

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