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CROQUIS DE MOREAU LE JEUNE

PHILIPPE-ÉGALITÉ

donnés à son fils en 1776, avec une somme annuelle de 6,000 livres pour leur entretien. On ne pouvait, certes, marquer plus nettement la défiance que faisaient naître les habitudes du duc de Chartres pour le brocantage, et cette appréhension n’était que trop justifiée, puisque deux ans après la mort de

DÉCORATION INTERIEURE DU PALAIS -ROYAL PAR PIETRE, EN 1778 (Fac-similé d’un dessin original du Musée Carnavalet)

son père, en 1787, ainsi qu’on va le voir, le prince n’avait d’autre souci que de vendre au plus vite les merveilles dont il venait d’hériter!

Quoi qu’il en soit, le résultat de l’acte de donation du Palais- Royal ne se fit pas attendre. Depuis longtemps, le duc de Chartres avait tout prêt par devers lui le plan de la colossale opération financière dont il comptait réaliser l'exécution en rétrécissant le jardin sur trois de ses côtés et en mettant en vente le terrain rendu de cette façon disponible. Sans doute, pour machiner ce plan, il avait dû s’aider des conseils de l’économiste Beaudeau1, son confident ordinaire et son guide en ce genre d’affaires, qui le seconda jusqu’au

1. Nicolas Beaudeau, qu’on appelait l’abbé Beaudeau, parce qu’il avait dû entrer dans les ordres, lit paraître en 1771 un ouvrage, qu’on trouva remarquable, intitulé: Première Introduction à ta philosophie économique. Les Mémoires secrets parlent souvent de ses relations avec le duc de Chartres au sujet des constructions du Palais-Royal. Il mourut vers 1792.

bout dans l’entreprise. La chose commençait à s’ébruiter. L’architecte Victor Louis allait soumettre au prince les plans et devis qu’en liàte il avait préparés, lorsque, le 8 juin 1781, un nouvel incendie dévora le théâtre de l’Opéra.

Cette fois, ce ne fut pas le matin, mais au moment où la représentation venait de finir, à huit heures du soir, que le feu se déclara. On venait de jouer Orphée, et le ballet de Coronis n’était pas achevé quand le maître de ballet, Daubernat, en levant les yeux, aperçut les flammes dans les frises. Il acheva son pas avec le plus grand sang-froid et fit baisser le rideau. Le public se retira sans se douter de ce qui arrivait. S’il avait réclamé la fin du ballet, le feu aurait eu le temps de gagner la salle : des centaines de personnes eussent péri.

Les progrès de l’incendie ne purent être arrêtés. Les réservoirs étaient pleins, mais il n’y avait ni pompes ni pompiers. Vers neuf heures et demie, la charpente s’écroula. Il ne restait plus rien de la salle de Moreau. Quelques danseurs et plusieurs machinistes ne purent se sauver à temps et périrent au milieu des flammes1.

Ainsi, la salle construite par Moreau avait eu onze ans d’existence depuis son inauguration, le 20 janvier 1770. Au point de vue de l’architecture, le monument était assez insignifiant, et, bien que ce fût le premier qui eût été construit spécialement pour l’Opéra, on ne le regretta pas. Sous le rapport de la disposition des loges, de la commodité des spectateurs, quelques innovations ingénieuses avaient été réalisées. Moreau s’était efforcé de donner à la salle une courbe élégante pour que, de tous les points des quatre rangs de loges, on pût voir aisément la scène. En outre, il avait imaginé de réserver pour le public un foyer avec balcon sur la rue Saint-Honoré, ce qui avait été fort goûté. Enfin, la machinerie était assez bien organisée, car tous les changements de décors se faisaient devant les spectateurs et sans qu’on baissât le rideau. Ce système dura, au surplus, jusqu’en 1829.

Le duc de Chartres, qui pendant le sinistre s’était vaillamment comporté, quoi qu’en aient dit ses ennemis, ne pouvait prévoir tous les ennuis qui allaient résulter pour lui de cet événement3. Fort des droits que lui constituait l’ordonnance royale de 1764 (voyez page 374), il ne doutait pas que la Ville

1. Ch. Nuiter, Le Nouvel Opéra, 1875, p. 9. — - Voyez aussi le Procès-verbal de l'incendie de l'Opéra dressé par Pierre Chinon, avocat au Parlement (document fort précis qui contient des détails macabres). Archives nationales, O1, 84.

2. Comme je l'ai déjà dit en parlant du premier incendie de l’Opéra, en 17G3, je n’insiste pas ici sur un sujet qui ne se rattache que par quelques points à celui qui fait le fond de cet ouvrage. Encore une fois, il mérite d’être traité à part. C’est surtout ce deuxième incendie de 1781 qui a donné naissance à une quantité de pièces curieuses : mémoires, rapports, projets, contenant une foule de détails intéressants, et qui sont épars aux Archives nationales, en plusieurs séries. M. Germain Bapst, dans son Essai sur l'histoire du Théâtre (1893), y a beaucoup puisé, surtout dans la série O1, 843 à 845, i-o5, etc., et série R5, 40. Mais les érudits ne semblent pas a\oir exercé leurs recherches dans les papiers de la famille d’Orléans, très riches en renseignements sur l’Opéra. (Cf. notamment les cartons R4, 287, 290, 291, 294.)

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ne s’empressât de reconstruire une autre salle à la place de celle qui venait d’être incendiée; mais la Ville Fit connaître qu’elle n’en avait nullement l’intention. Le prince plaida, n’ayant point d’inquiétude sur l’issue du débat et se croyant bien certain de l’excellence de sa cause. Il avait tort. Ses conseillers n’étaient pas suffisamment au courant de l’afFaire, car la Ville allait invoquer devant le Parlement un argument décisif, k savoir que, depuis le mois de mars 1780, des lettres patentes lui avaient retiré l’administration de l’Opéra, «. toujours de plus en plus dispendieux. » De telle sorte que la Ville, n’ayant plus la charge du théâtre, prétendait du même coup n’avoir plus k être garante de rien et 11’avoir point k remettre « la salle de l'Opéra au même état qu’en 1771 », comme le demandait le duc de Chartres. C’est ainsi qu’en décida le Parlement, et il fallut s’incliner. L'Opéra fut transféré boulevard Saint-Martin, dans une salle que l’architecte Lenoir construisit hâtivement en quatre -vingt -six jours, et qui dura près d’un siècle. Elle devint le théâtre de la Porte-Saint-Martin, incendié en 1871 et qu’on reconstruisit alors sans délai1.

Ce fut une amère déconvenue pour le duc de Chartres qui, possédé par son idée fixe que le Palais- Royal, surtout avec tous les changements projetés par lui, ne pouvait se passer d’un théâtre, n’en persista pas moins k agir comme s’il 11’avait point perdu son procès, et s’entêta jusqu’au bout dans son secret espoir de ramener l’Opéra dans sa demeure. C’est k cette obstination que l’on doit la Comédie- Française, construite par Louis.

Trois ou quatre mois avant le deuxième incendie de l’Opéra, le bruit avait commencé k se répandre dans le public que le duc de Chartres tramait de grands desseins qui allaient bouleverser les alentours du Palais-Royal et consterner les propriétaires des maisons qui, depuis si longtemps, avaient la jouissance de l’entrée directe, ainsi que de la vue du jardin. O11 ne savait encore rien de précis; mais la rumeur semait de vagues inquiétudes. Dès le 18 avril 1781, le correspondant d’un grand seigneur russe, dit Ed. Fournier2, lui écrivait de Paris :

Il est aisé de se former une idée du prix qu'on attache aux terrains dans cette bonne ville par la demande de quatre cents louis qui a été faite, au nom du duc de

1. Le duc de Chartres n’eut, comme compensation, que le terrain sur lequel avait été l'Opéra incendié, terrain qui, ainsi qu’on l’a vu dans le chapitre précédent, avait été acheté en partie par le duc d’Orléans, en partie par la Ville (voyez page 374). Le prince en céda, en 1783, une portion au roi (io4 toises 5 pieds 5 pouces), en échange d’une quantité égale, (pii fut prise dans les dépendances du Palais -Royal, vis-à-vis la cour des Fontaines, et qui fut, à cet effet, séparé de l'apanage.— Parmi les dépenses occasionnées par l’incendie de 1781, je relève les suivantes dans les comptes du duc de Chartres : « A. Berthelier, pour les terrines fournies pour l’incendie de l'Opéra, 44ÿ livres i5 sols; gratifications accordées aux garçons d’appartements, aux 5 suisses, aux 3 portiers, aux 5 frotteurs, aux 4 gardes du Palais, à raison d’un louis chacun, 480 livres; — Id. aux pompiers, 48o livres. » — Il fallut aussi faire d’assez grosses réparations aux bâtiments du Palais. Rien que pour la serrurerie, la dépense alla, de ce chef, à 6,285 livres. — Archives nationales, R h, 288.

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