Ed. Fournier, Le Palais-Royal, p. 4o
Chartres, aux propriétaires des maisons qui bordent le jardin du Palais-Royal, pour la petite place de trois à quatre toises de long sur quatre pieds de diamètre, qui les sépare du treillage dont la promenade est entourée.
La proposition fut-elle réellement faite, et à qui? Notre auteur ne le dit pas. Le duc de Chartres, avant de formuler publiquement scs projets, aurait-il voulu d’abord essayer de paralyser la résistance qu’il prévoyait de la part des propriétaires ses voisins, en leur achetant le terrain dont il avait besoin et qu’il comptait leur enlever? Au taux qu’indique le correspondant du grand seigneur russe, le procédé l’aurait mené loin, car c’était sept à huit cents francs par mètre carré qu’il aurait fallu payer, et il y avait des milliers de mètres! Ce n’est là, assurément, qu’un écho de salon transmis à la légère, et c’est à un tout autre parti que s’arrêta le prince.
Le 17 juin 1781 furent rendues les lettres patentes du roi qui vinrent, enfin, tirer les intéressés de toute incertitude. Ces lettres patentes disaient1 :
...11 a été fait au Palais-Royal, par les princes de la maison d'Orléans, et notamment par notre très cher et très amé cousin le duc d'Orléans, différentes augmentations, améliorations et décorations, mais qui ne suffisent pas encore pour donner aux enfants de notre très cher et très amé cousin le duc de Chartres des logements convenables à l'époque prochaine de leur établissement...
Notre dit cousin le duc de Chartres a, en conséquence, fait arrêter un plan des dites constructions, augmentations et décorations qui ont été jugées nécessaires pour remplir l'objet de la donation; mais sa fortune actuelle ne lui permettant pas de fournir à cette dépense, il nous a fait supplier de lui permettre d'aliéner à titre d’accensement perpétuel et moyennant un cens modique emportant lods et ventes à notre profit, deux mille trois cents loises superficielles du jardin du Palais-Royal à prendre dans son pourtour, pour le prix provenant de ces ventes être employé au payement des dites constructions...
Par le compte que nous nous sommes fait rendre du plan des nouvelles constructions et embellissements, arrêté par notre dit cousin le duc de Chartres, nous avons reconnu qu’il doit être formé entre les maisons qui entourent actuellement le jardin du Palais- Royal, et les nouvelles qui seront construites sur les terrains à aliéner, une rue de 24 pieds de largeur sur laquelle les propriétaires des maisons actuelles auront des jours et des sorties libres, au lieu des jours et des sorties de souffrance qu'ils ont sur le jardin, et que d’un autre côté la diminution de l'étendue de ce jardin pourra se trouver compensée par l'agrément des promenades couvertes qu'il se propose d'y ménager...
A ces causes... nous avons permis et par ces présentes signées de notre main, permettons à notre très cher et très amé cousin le duc de Chartres d'aliéner à titre d’accensement perpétuel 2, .'>00 toises superficielles du jardin du Palais- Royal, à prendre dans son pourtour...
1. Lettres patentes qui autorisent te due de Chartres, etc. Archives nationales, R4, 282.
PHILIPPE-ÉGALITÉ
Plus de doute possible : le duc de Chartres avait obtenu du roi ce qu’il voulait; on était renseigné exactement sur ses projets. Aussi ce fut une véritable levée de boucliers con-
tre le prince. La fureur des propriétaires des maisons entourant le Palais ne connut point de bornes, et se déchaîna en une pluie de libelles, de brochures, de sarcasmes, de calomnies, dont la violence dépasse toute imagination.
Ce sont tous les jours au Palais-Royal de nouveaux placards infâmes, disent les Mémoires secrets l, qu’on affiche clandestinement dans la nuit et qu'on lit le lendemain.
Cette voie abominable de tourmenter le duc de Chartres par les menaces les plus insultantes et les plus vaines lui ramène beaucoup de gens impartiaux...
On parle d’une lettre abominable contre le prince...
On ne pourroit croire, si l'on n’en éloit témoin, à quel degré de fermentation sc sont élevés les esprits depuis cette
«UN ÉLÉGANT DANS LE JARDIN DU PALAIS-ROYAL» ( 1 786) Gravure anonyme (Bibliothèque nationale. — Collection Hennin)
malheureuse affaire du Palais- Royal, qui intéresse non seulement tout Paris, non seulement les diverses provinces du royaume, mais meme les étrangers dont le jardin de Son Altesse éloit le rendez-vous.
Un de ces placards, collé audacieusement dans le grand escalier même du Palais, assurait au duc de Chartres qu’il pouvait bien ouvrir une souscription pour avoir l’argent nécessaire à la construction de ses nouveaux bâtiments, et que, si chaque personne dont il était méprisé fournissait seulement un écu, il aurait de quoi bâtir une ville entière. Les satires, les chansons, les brocards tombaient dru chaque jour. On y affectait de croire que le prince 1. Baciiaümont, Mémoires secrets, t. XVII, 3 juillet et a octobre 1781.
T. t. LE PALAIS-ROYAL.
n’avait pour but que de faire du Palais-Royal un mauvais lieu. Une de ces épigrammes disait :
En calculant d’avance Son nouveau bâtiment,
Chartres en diligence Arriva dans l’instant :
« De ma société, dit-il, je me contente,
Je lais bâtir un bel hôtel,
D’un jardin j'ai fait un bord...
Je suis là dans mon centre. »
Une autre faisait intervenir les Nymphes du Palais-Royal , qui exposaient au duc leurs doléances pour qu’on ne les chassât pas de ce jardin où elles avaient si bien leurs habitudes !
Où pourrons-nous, hélas! mettre à l’encan nos charmes?
Écoute nos soupirs, écoute nos regrets :
Ton projet accablant flétrit tous nos attraits.
Que ta pitié t'anime et tarisse nos larmes!
Sous ces arbres touffus, à l’ombre du mystère,
Et Plutus et l’Amour couronnoient tous nos vœux:
Les jeunes et les vieux rccherchoient à nous plaire,
Payoient cher nos baisers et se croyoienl heureux...
Les cat... sur ton cœur n’ont-elles plus d’empire?
Ecoule le plaisir par lequel tout respire;
Loge-nous dans ton sein, protège nos ardeurs :
En échange reçois le tribut de nos cœurs.
Mais cette guerre de pamphlets ne pouvait avoir de résultat . Les propriétaires, affolés par l’idée de la dépréciation qu’allaient subir leurs immeubles si les projets du duc de Chartres se réalisaient, mirent tout en œuvre pour les faire échouer. D’abord ils usèrent de supplications, s’adressèrent au duc de Penthièvre, à la duchesse de Chartres, pour leur demander d’intervenir afin que les choses restassent en l'état. L’archevêque de Paris, k qui l’ancien droit de lods et ventes, qu’il tenait de scs prédécesseurs sur les terrains de cette partie de Paris, permettait de s’opposer k l’aliénation, fut également chargé de faire une démarche en grande cérémonie. L’abbé de Launay, d’autre part, présenta un placet demandant k ce qu’au projet du prince on en substituât un autre, « non moins digne de sa grandeur, » qui serait plus agréable au public et qui consistait k élever au milieu du jardin un monument au cardinal de Richelieu. Peine perdue ! Alors les propriétaires se décidèrent k avoir recours au Parlement, Leur prétention n’était rien moins que d’invoquer la prescription en vertu de laquelle ils axaient, depuis plus d’un siècle, la
PHILIPPE-ÉGALITÉ
4ig
jouissance de jours, vues et entrées sur le jardin, et de s’en prévaloir pour taire défense au prince d’entreprendre aucunes constructions qui pussent y nuire. L’avocat Gerbier fut, en attendant, chargé par eux de demander au *
Parlement de ne point enregistrer les lettres patentes du 17 juin 1781 autorisant les constructions. Il échoua.
Mais les plaideurs ne se découragèrent pas. Confiants dans la consultation favorable de trois jurisconsultes.
Babille, Collet et Treilhard, ils persistèrent dans leurs revendications. Ils étaient au nombre de soixante-douze.
La plupart d’entre eux avaient de hautes influences.
Voici leurs noms, avec l’indication des maisons qui leur appartenaient, en commençant par celle de la rue de Richelieu, mitoyenne au Palais, jusqu’à l’hôtel de M. Voyer d’Argenson.
M. de Mansion, financier (n° 1 3) ; — Baronne de Neuker-