‹ Le Palais-Royal d'après des documents inéditsChapitre 234 sur 301 · LE MARCHAND L)E COCO · texte numérisé non relu

LE MARCHAND L)E COCO

(Biscuit de Sèvics)

attendri par la vétusté de ces statues lamentables de Lerambert et Ruyster leur avait consacré un poème où on lisait :

Quel spectacle de voir tant de traits effacez Et de morceaux de dieux et de héros cassez !

Ici, d’un Jupiter presque réduit en poudre,

La main qui lient encore une moitié de foudre...

Là, d’un fier conquérant le visage emporté;

Icy, le sein meurtri d’une frêle beauté'...

Louis, en tout cas, ne les remplaça point par d’autres œuvres de sculpture. En 1783, il lit refaire le bassin :

Nouveau bassin du Palais-Royal : aux sieurs Lucas et Gondouin, plombiers, 10,907 livres. — Réglé par M. Louis.

Trois ans après, il construisait le Cirque dont la courte existence devait être si mouvementée, si étrange, et qui, dans la fraîcheur de la nouveauté, contribua, avec les quatre kiosques pimpants2 élevés au milieu de la grande allée, à mettre de l’imprévu, du pittoresque et de la couleur dans le jardin.

En prévision du nombreux public qu’allaient attirer dans le jardin les attractions de toutes sortes et les boutiques des galeries, il avait fallu songer à organiser une police spéciale et à établir des règlements très minutieux pour y maintenir le bon ton, la propreté, et pour empêcher la dégradation des bâtiments livrés pour ainsi dire à la discrétion de la foule. Il était à craindre que les propriétaires des maisons nouvelles, prenant à la longue des libertés avec le règlement qu’ils acceptaient en prenant possession de chaque immeuble, n’arrivassent à faire, pour leur commodité personnelle, des changements qui auraient pu nuire à l’harmonie générale et au caractère d’unité qu’on voulait absolument conserver. C’est pourquoi le duc d’Orléans fit étudier avec soin par Louis, l’abbé Beaudeau et ses autres conseillers, un projet de règlement, dont la minute existe encore avec toutes les observations, ratures, reprises et critiques inscrites sur ses marges. Ce document est, par endroits, assez piquant et instructif. En définitive, il s’agissait de rompre en visière avec les habitudes routinières concernant la voirie parisienne. Sur beaucoup de points, il était nécessaire d’innover. Par exemple, comment ferait -on le balayage des galeries? à quelles heures? Qui aurait soin des réverbères placés sous les

1. Pièce manuscrite de la Bibliothèque de l’Arsenal, datée de novembre 1771. — Recueil tle Tralage, 6544, f° 284.

2. Les quatre kiosques furent loués à bail à Jousserand pour la somme de 10,000 livres en 1788, puis de 1 5,ooo livres annuellement en 1792.

PHILIPPE-ÉGALITÉ

180 arcades P Le projet en question donne lieu, à cet égard, à l’observation suivante :

A Paris, l'enlèvement des immondices se fait trop tard, et il en est de même du balayage des rues, outre que plusieurs particuliers sont plusieurs jours sans faire balayer le devant de leurs maisons.

On est forcé de les punir, de les mettre à l’amende, et l’on excite leurs plaintes et leurs murmures, ce que l’on doit le plus chercher à éviter dans toute administration. Or, le meilleur moyen d'y parvenir est de mettre le citoyen dans la position de ne pouvoir être en faute. Cela sera facile dans un endroit comme le Palais- Royal, où les abus et les mauvaises habitudes n’auront pas encore pris naissance. Il ne s'agira que de ne pas charger les particuliers du balayage, mais de leur faire payer, comme pour l'entretien des réverbères, un abonnement ou contribution pécuniaire...

Ce n’est qu’en s’y prenant ainsi qu’on parviendra à ne pas avoir les ordures du Péristile balayées dans le jardin ou en bas, contre les murs de l’intérieur de la galerie, que le tout sera balayé régulièrement à la même heure, c’est-à-dire à la pointe du jour en hiver, et à cinq ou six heures du matin en été l.

Ce système d’abonnement obligatoire prévalut. On l’appliqua non seulement pour le balayage et pour l’entretien des réverbères, qui, sans cela, n’auraient jamais été tous allumés à la même heure, etc., mais aussi pour les portiers qu’on avait songé d’abord à exiger dans chaque maison. A ce sujet, le « projet de règlement » est accompagné d’une observation qui mérite d’être reproduite :

Du temps de l’ancien jardin, il existait un abus qu'il sera à propos de ne pas laisser introduire. Les portiers des particuliers vendaient des clefs des maisons dont la garde leur était confiée, et ces clefs servaient principalement la nuit. O11 donnait à qui voulait pour un écu la clef de la maison qui fesait l’encoignure du jardin près l'hôtel de Toulouze. À la porte du petit hôtel Radziwill se tenait, pendant toute la

1 . Projet d’établissement d'une administration de police pour le Palais-Royal et son jardin, 3 may 1782. — Archives nationales, R 4, 288.

nuit, un petit commissionnaire qui, placé là par le portier, ouvrait indistinctement la porte à tous ceux qui se présentaient avec quelques monnoyes à la main.

Une autre observation, qui vaut la peine d’être citée, est celle-ci :

Les femmes dcmcui’ant dans les nouvelles maisons ne pourront se promener dans le jardin en manteau de lit ou en déshabillé, ni même le traverser en cet état passé l’heure qui sera indiquée; de même, les hommes avec les robes de chambre et bonnets.

A propos des enseignes des marchands, le projet de règlement s’élève contre la coutume, répandue à Paris, de faire dans les boutiques abus de tableaux souvent ridicules, de motifs en saillie, parfois grotesques, et l’un des annotateurs émet l’idée que chaque arcade pourrait recevoir le nom de quelque homme célèbre, qui serait la meilleure enseigne qu’on put adopter :

Il serait bien à désirer que dans le Palais-Royal tout répondit à la majesté du lieu, et que les arcades ne fussent pas défigurées par une polissonnerie ou une bêtise, ce qui arrivera immanquablement si on n’y tient pas la main. S. À. S. se propose de consacrer son jardin à Henry IV et aux grands hommes qui ont honoré la France depuis ce père des Bourbons. Pourquoy, en suivant cette sublime idée, ne donnerait-on pas à chaque arcade le nom d’un homme cher aux Français par ses vertus ou ses talents? Cela ferait tout naturellement les enseignes des marchands; une boutique de plusieurs arcades aurait pour enseigne, du côté du passage en forme de rue, des noms inscrits sur ses arcades du côté du jardin, et les galeries en deviendraient encore plus intéressantes par les souvenirs quelles rappelleraient aux promeneurs, et par les sujets de conversation que ces noms feraient naître...

C’est ainsi que fut établie la police du jardin. Un service de huit gardes, placé sous la direction d’un inspecteur, Gardeur Le Brun, veilla à l'exécution du règlement, de concert avec un homme de confiance du duc d’Orléans, un certain Buat, qui, dit le document où nous puisons ces renseignements, « est toujours chargé jusqu’ici des détails de la police intérieure du Palais, et cela sans autre intérêt que l’honneur d’être à Son Altesse Royale. » Le budget de cette administration de police monta a. 18,800 livres, sans compter les appointements des inspecteurs. Les frais d’éclairage des 180 réverbères des arcades allèrent, à raison de 43 livres par réverbère, à 7,740 livres. Un entrepreneur en prit la charge1.

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