VENTE DE LA GALERIE DE TABLEAUX
Ce serait un intéressant problème à élucider que celui (le la débâcle financière du duc d’Orléans à la veille de la Révolution, et de l’ébranlement de sa colossale fortune. Comment ce prince en arriva-t-il à être à ce point accablé de dettes que, dès l’année 1785, il se trouvait aux abois, et qu’en 1792, à bout d’expédients, après avoir vendu les maisons qu’il possédait à Paris et ses collections d’objets d’art, 11e sachant plus comment faire tête à la meute formidable de ses deux mille cinq cents créanciers1, il se voyait forcé de les réunir, de leur constituer des gages et de leur demander un concordat qui le réduisit finalement a la ruine la plus complète? Un tel désarroi semble incompréhensible mis en regard des ressources immenses de la maison d’Orléans, à la fin du xvmc siècle, avec ses cinq millions de rentes2. L’opération des constructions du Palais -Royal, si elle 11e donna pas les profits qu’on en espérait, n’explique cependant pas un si absolu désastre. D’ailleurs, la vente de Saint-Cloud à la reine, en 1785, qui rapporta six millions, aurait dû sullire à combler le déficit. Dans quel gouffre inconnu le duc d’Orléans engloutit- il donc son argent? Dans quelles séries de spéculations malheureuses ce prince entreprenant, agioteur sans expérience, glissa-t-il successivement, s’embourbant un
1. Ce chiffre nous est fourni par un document (État nominatif des créanciers de Louis- Philippe- Joseph d’Orléans J déposé chez Brichard et Robin, notaires, dans lequel on trouve la liste des créanciers divisée en dix catégories : i° rentiers perpétuels de la succession de feu le duc d’Orléans père (i5o noms); 20 rentiers viagers de la même succession (5oo) ; 3° légataires de pensions viagères établies par les testaments des ducs d’Orléans père et aïeul (5oo); 4° rentiers perpétuels de Louis- Philippe- Joseph d’Orléans (260); 5° rentiers viagers du même (4oo); (5° porteurs d’obligations de Louis- Philippe-Joseph ( 1 5 1 ) ; 70 porteurs de billets souscrits par le prince (45); 8" porteurs de liquidations du prince (53); 90 ouvriers et entrepreneurs de bâtiments (5i) [Berthault n’en fait pas partie]; io° fournisseurs (25).
2. Exactement 4,822,607, d’après l’état du Comité des domaines de l’Assemblée Constituante publié dans le Moniteur de 1 790.
peu plus à chaque pas? C’est un point qui sera éclairci. En attendant, esquissons en peu de mots les phases de cet effondrement.
Les constructions du Palais-Royal coûtèrent, en bloc, une douzaine de
millions. Pour pouvoir en couvrir h., rote., L/uwitn ]cs fraiS) il aurait fallu se hâter de
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vendre les maisons formant les galeries. Mais les acquéreurs ne se présentaient pas vite. Néanmoins, k la date du 20 octobre 1787, il y en avait pour 4, 32 1,600 livres de vendues, et, en 1790, 169 arcades avaient trouvé preneurs (au nombre de 39), moyennant la somme totale de 10,981,000 livres. Mais, sur ce chiffre, le quart à peine avait été versé! Le reste n’était exigible qu’en dix ou quinze annuités. Il est vrai que les intérêts de ce qui restait k recouvrer constituaient un revenu important, et c’est en cela que l’opération aurait pu être fructueuse, si les événements politiques n’étaient venus interrompre les paiements. Pour avoir de l’argent liquide, le duc d’Orléans demanda au roi de l’autoriser k contracter un emprunt. Le 27 novembre 1785, des lettres patentes (enregistrées le 5 décembre) lui permirent d’émettre pour six millions d’actions de 1,000 livres, k chacune desquelles était attaché un billet de chance donnant droit k /|ü livres de rentes viagères. C’était une sorte de loterie. Ce système d’émission était nouveau en France; il 11e réussit qu'en partie. Il fallut encore obtenir du roi la permission d’emprunter k Gènes une somme de trois millions1.
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FRAGMENT DE LA DECORATION DU PLAFOND DE LA CHAMBRE DE PARADE AU PALAIS -ROYAL (Dessin de Cornant d’Ivry» en 1660)
Tout cet argent aurait dû suffire, semble-t-il, pour couvrir les frais des constructions du Palais-Royal. Mais le passif du prince atteignait de telles
1. Pour tous les détails de ces emprunts, voyez Archives nationales, T, 1 (J55 , liasse 128S.
PHILIPPE-EGALITE
(Tableau de l’ancienne Galerie du Palais - Royal)
proportions que celui-ci dut se résoudre à vendre au plus vite la plupart des maisons dont il était propriétaire à Paris. Une Compagnie d’assurances contre les incendies venait, à cette époque, de se fonder à Londres : c’était une innovation, et il n’y en avait point encore en France. En sa qualité de progressiste,
T. I. LE PALAIS-ROYAL. cr
le prince ne pouvait manquer de s’intéresser à l’entreprise, et, en effet, il s’empressa d’assurer onze bâtiments lui appartenant. Ce contrat d’assurance nous a conservé la liste de ces immeubles et nous indique leur valeur d’estimation 1 . La voici :
i° Hôtel de Châtillon, composé d’un corps de bâtiment ayant issue sur la rue des bons -Enfants et le passage
de Valois, estimé • 320,ooof
2° Une maison, rue de Chartres, de 4 étages 90,000
3° Autre maison, rue de Chartres, de 4 étages i3o,ooo
4° Le bâtiment formant remplacement de l’ancien Opéra,
de 2 étages 620,000
5° L’hôtel de Russie, rue de Richelieu, 3 étages 80,000
6° L'hôtel de la Chine, rue de Richelieu, plusieurs corps
de logis 260,000
7" Une maison à la Civette, place du Palais- Royal. . . . 80,000
8° Une maison de la rue Neuve-des-Petits- Champs, en
face la rue Vivienne, du côté de la rue Vendôme. . . 180,000
9" Une maison rue Neuve-des-Petits-Champs, du côté de
la place des Victoires 180,000
io° Les bâtiments environnant la cour des Fontaines, rue
des Bons-Enfants 810,000
ii° Les écuries d'Orléans, rue Saint-Thomas-du Louvre. 56o,ooo
Total 3, 100, 00 of
A partir de l’année 1789, ses affaires allant de mal en pis, le duc d’Orléans aliéna tous ces immeubles, sauf les bâtiments faisant partie du Palais- Royal. Voici, parmi les cessions forcées de cette époque, celles qui offrent un intérêt2 :
i4 février 1788. — Vente à Ph. Gendron d’une maison sise rue des Petits- Champs, faisant l’encoignure, à gauche, en venant de la rue Vivienne, pour le prix de ii5,5oo francs.
Même date. — Vente à Ch. Heucleux d’une maison rue Neuve-des-Petits-Champs, vis-à-vis celle Vivienne, moyennant 219,600 francs.
5 mai 1788. — Vente de deux maisons se joignant, sises rue Neuve-des-Petits- Champs, appelées cy-devant les grands et petits hôtels Mazarin, moyennant 570.000 francs, tant pour le prix des maisons que pour celui de tous les effets mobiliers, d’embellissements, décorations et autres objets de nature mobilière. [Les officiers de la maison du duc d'Orléans y étaient logés. Ces deux maisons avaient été achetées le 24 mai 1780 à la veuve Micault pour 5oo,ooo francs.]
1. Archives nationales, R 4, 288. Cette Compagnie d’assurances était établie à Londres dans Lombard Street. La police du duc d’Orléans coûta à celui-ci i3a livres sterling; le prix annuel était de 22 livres sterling.
a. Inventaire des papiers d’Orléans, condamné. — Archives nationales, T, 1 655, liasses 1125 à 1288.
18 février 1788. — Vente à P. -J. Chevreau d'un grand hôtel appelé Y Hôtel de la Chine , rue Richelieu, moyennant 3oo,ooo francs.
9 mai 1789. — Vente à Bertrand Duchesne d’une maison sise à Paris, rue Richelieu, appelée YHôtel de Russie , moyennant i3o,ooo francs.
18 novembre 1789. — Vente d’une maison sise au coin de la rue Meuve-dcs- Pelits-Champs et de la rue Vivienne, appelée originairement Ilôtel Colbert , depuis Hôtel des Domaines , à présent Hôtel du Ministre du Trésor public; — plus une petite maison sise rue Vivienne, appelée cy-devanl les Bains du Régent, le tout pour 860,000 francs.
6 juillet 1791. — Vente à Jean Lanchère d’une maison appelée YHôtel de la Trésorerie d'Orléans, rue Saint-Tliomasdu -Louvre, attenant YHôtel des Écuries, moyennant la somme de 60,000 francs.
3i août 1791. — Vente au citoyen Larmoyer d’une maison sise à Paris, au coin du boulevard Montmartre, derrière la salle des Variétés, moyennant la somme de 3oo,ooo francs.
4 avril 1792. — Vente au comte de La Blache d’une maison située à Paris, rues de Chanterenne et de Provence.
i3 septembre 1793.— Vente au citoyen Arnoult de YHôtel de la Chancellerie, situé entre la rue des Bons -Enfants et la rue de Valois.
Ces ventes et quelques autres, faites soit par le duc lui-même, soit à la requête de ses créanciers, produisirent un peu plus de trois millions. Ce n’est pas tout; le prince mit en location : i° les magnifiques écuries toutes neuves qu’il avait fait construire rue Saint-Thomas -du-Louvre (à Jean Lanchère, pour 20,000 francs par an); 20 deux maisons qu il avait rue de Chartres (i3,5oo francs par an); 3° l’hôtel jadis occupé par son père et appelé les Ecuries d'Orléans, rue de Provence (pour i5,ooo francs par an), etc. Il loua pareillement, en 1791, pour douze ans, à un bijoutier du nom de Denis Duchesne, moyennant 16,000 francs par an, tout le bâtiment du Palais-Royal qu’avait autrefois construit Mansart et où se trouvait la galerie d’Enée peinte par A. Coypel. Duchesne avait le droit, d’après les termes de son bail, d’abattre ce bâtiment et d’y entreprendre les changements et augmentation « qu’il se proposait d’y faire»1. Un marchand épicier, Delavoyepierre, prit également à loyer (20,000 francs annuellement) l’hôtel de Chàlillon. C’est le même personnage qui, succédant à Romain, avait loué 100,000 francs, en 1789, le terrain où furent établies les boutiques de bois que le duc d’Orléans fit disposer, à ses frais, en 1784 2 - En 1789, il y ajouta le rez-de-chaussée du Palais-Royal, le