CHAPITRE II
RICHELIEU DANS SON PALAIS
La fortune du cardinal: ses revenus annuels. — Dépenses pour la décoration de son Palais. — Description des appartements : la galerie des objets d’art. — La galerie des Hommes illustres. — Appartements du roi et de la reine. — La bibliothèque. — Les collections de sculptures et de peintures. — Richelieu, protecteur des arts : ses commandes aux artistes, ses portraits, son buste, ses médailles par Jean Warin, sa statue commandée au Bernin. — La petite et la grande salle de spectacle. Représentations du Cid, do Mirame, etc. — Le train de maison de Richelieu : gages de ses «officiers ». — Ses dépenses pour la table, les costumes, les cadeaux, le prix de ses soutanes, de sa litière, etc. — La duchesse d’Aiguillon, directrice de la maison de Richelieu. — La mort du cardinal.
u a nd on calcule les énormes dépenses de Richelieu pour son Palais-Cardinal, qu’on y ajoute les sommes fabuleuses qu’il engloutit dans ses autres constructions, à Rueil, au château de Richelieu, à la Sorbonne, et qu’on songe, en outre, au budget qui lui était nécessaire pour faire face à son train de vie quasi royal, à ses acquisitions d’objets d’art et de terres, aux pensions qu’il servait à quantité de protégés, ou â ce qu’il donnait si généreusement aux membres de sa famille, on se demande comment il pouvait suffire à tant de prodigalités et où il trouvait l’argent pour une profusion si magnifique. L’étonnement augmente lorsqu’on compare la situation financière du premier ministre, à dix ans d’intervalle, son état de gêne, par exemple, en 1G17, alors qu’il était sans ressources à Avignon, et le faste qu’il déploya à partir de i63o. 11 est vrai que,
pour mener grand train (c’est bien là un trait de son caractère), nous le voyons encore à cette époque, en 1629, emprunter sur gages 154,700 livres à un certain Jean de Choisy, à qui il donna en garantie des bagues et des pierreries. Les papiers de son secrétaire et intendant général Le Masle nous montrent qu’il rendit cette somme deux ans après, le 12 février i63i, court délai qui indique son rapide changement de fortune1. Richelieu cependant était intègre, et il 11e semble pas avoir jamais détourné à son profit les fonds de l’Etat. Dans ses Mémoires, il affirme 11’avoir pas même reçu de Louis XIII une seule fois la récompense monnayée de ses services. « On n’en trouverait pas, » dit-il, « la moindre trace à la Chambre des comptes2; » et M. le vicomte d’Avenel, qui a vérifié cette affirmation, la reconnaît exacte3 *. Comment, dans ce cas, le cardinal put-il acquérir en si peu de temps d’aussi colossales ricl îessesP Sa grande ressource furent les bénéfices ecclésiastiques qu’il se fit attribuer, prieurés, doyennés, abbayes, dont il ne remplissait pas les fonctions, mais dont il touchait les revenus, si bien (pie les 26,000 livres de rentes possédées par Richelieu en 1624 étaient, en i64o, devenues 5oo,ooo livres. C’est uu joli chiffre, et avec ce budget annuel le cardinal eut de quoi se permettre bien des folies. Il s’en priva si peu (car il n’eut pas, comme Mazarin, l’amour de l’argent pour l’argent, et de plus il était généreux) que la plus grosse partie de sa fortune s’évanouit avec lui, et que ses héritiers eurent les plus grandes difficultés, comme nous le verrons, à régler sa succession.
Ce budget de 5oo,ooo livres dont disposait annuellement Richelieu, nous pouvons l’établir d’une façon précise grâce à un document conservé à la Bibliothèque nationale. M. G. d’Avenel, qui, dans ses beaux travaux sur le cardinal, a traité spécialement cette question, conclut que le budget personnel du premier ministre était de trois millions de livres par an, « qui correspondent, » ajoute-t-il, «à dix-huit millions de francs aujourd’hui, — la liste civile d’un grand souverain'1. » C’est là, certainement, une exagération. Le document dont nous parlons5 fournit l’état presque complet du revenu du cardinal pour l’année 1642, — i° biens personnels; 20 domaines venant du roi; 3" bénéfices ecclésiastiques, — et donne un total de 584,977 livres se décomposant ainsi :
i° Biens personnels : Duché de Richelieu (comprenant Faye-la-Vineuse, Le Chillou, Château Neuf, Cosson et Beauregard, Bessuy, Cizebeau, l’ile Bouchard, le comté de la Chapelle -Bellong, Sauver, Prumery et le Raignot, Champigny, Cussay,