GALERIE DES HOMMES ILLUSTRES
La Galerie des Hommes illustres faisait suite à celle qui vient d’être décrite et n’en était séparée que par la chambre du cardinal. Elle régnait le long de l'aile gauche de la deuxième cour. Un peu basse et étroite, elle était, en outre, insuffisamment éclairée, et l’humidité, en certaines parties, y eut en quelques années raison des motifs de décoration qui y furent peints. C’est dans cette galerie que Richelieu conçut le projet de faire représenter l’image en pied des héros de notre histoire, guerriers ou hommes d’Etat, de tous ceux qui avaient contribué par leurs vertus ou leur génie à faire la France. L’idée ne manquait pas de grandeur. Ce. qui étonne, au premier abord, c'est le choix des personnages auquel s’arrêta Richelieu après mûres réflexions. En voici la liste, suivant l’ordre même occupé par les portraits ;
t. L'abbé Suger, ministre d'État sous le roi Louis VIL — 2. Simon de Montfort, vainqueur des Albigeois sous Philippe-Auguste. — -3. Gaucher de Chatillon, connétable de France sous six rois. — • 4- Bertrand Du Guesclin, connétable de France sous les rois Jean et Charles V. — - 5. Olivier de Clisson, connétable de France sous les rois Charles V et Charles VI. — 6. Jean Le Meingre, surnommé Boucicaut, maréchal de France sous les rois Charles V et Charles VI. — 7. Jean Bastard d'Orléans, comte de Dunois, lieutenant général des armées sous Charles VII. — 8. Jeanne d’Arc, surnommée Pucelle d’Orléans. — 9. Le cardinal d'Amboise, sous Louis XI, Charles VIH cl Louis XII. — 10. Louis de La Trémoille, général de l’armée du roi sous Charles VIII, Louis XII et François Ier. — 11. Caston de Foix, général des armées du roi Louis XII en Italie. — - 12. Pierre Terrait, ou lç chevalier Bayard, sous Charles VIII, Louis XII et François Ier. — i3. Charles
RICHELIEU DANS SON PALAIS
de Cosse, maréchal de France sous Henri II, François II et Charles IX. — i4- Anne de Montmorency, connétable de France sous les rois Louis XII, François I", Henri II, François II et Charles IX. — i5. François de Lorraine, duc de Guise, lieutenant général du royaume sous François Ier, Henri II, François II et Charles IX. — 16. Le cardinal de Lorraine, grand ministre d’État sous Henri II, François II,
DÉCORATION DE LA GALERIE DES OBJETS D’ART AU PALAIS-CARDINAL (Composition de Simon Voiut. — Bibliothèque nationale. Cabinet des Estampes, D" 7)
Charles IX et Henri III. — - 17. Biaise de Mouline, maréchal de France sous François Ier, Henri II, François II, Charles IX et Henri III. — 18. Armand Gontaud de Biron, maréchal de France sous Henri H, François II, Charles 1 \ , Henri 111 et Henri IV. — 19. François de Bonne, duc de Lesdiguières, pair et connétable de France sous Henri 111, Henri IV cl Louis XIII. — 20. Henri IV, surnommé le Grand. — 21. La reine Marie de Médicis. — 22. Le cardinal de Richelieu. — 23. Louis XIII. — 2 4 . La reine Anne d'Autriche. — 20. Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII '.
Ainsi, pour ces vingt-cinq « illustres », Richelieu avait fait choix surtout d hommes de guerre, de capitaines. Le ministre, ne se montrant courtisan que dans la mesure stricte où il lui était difficile sans doute de ne pas l’être à l’égard de la famille royale, a qui il était redevable de sa situation, avait écarté de sa liste tous les rois, sauf Henri IV et Louis XIII. Il n’avait lait
1. Un vingt-sixième portrait fui ajouté ensuite, celui de Turenne, à la mort de cet illustre homme de guerre, en 1G75. Voyez Huktaut et Piganiol.
place ni à Louis XI ni à François Ier. Ce n’était pas le rang, mais les services qu’il avait considérés. Sélection étrange! Témoignage curieux de ses préférences intimes! Exemple remarquable d'indépendance et d’initiative à une pareille époque, où les hommages rendus aux glorieux serviteurs de la France ne se traduisaient point par des statues élevées sur les places publiques, et où 1 on ne décernait facilement qu’aux princes les honneurs iconographiques. La Galerie des Hommes illustres semble véritablement comme la conception d’un Panthéon consacré aux héros nationaux par le patriotisme le plus ardent et le plus dégagé de préjugés. Une faute de goût seulement, mais qui ne pouvait pas surprendre les contemporains, est à relever dans ces portraits adoptés par Richelieu : pourquoi n’avoir pas laissé vide le cadre réservé à sa propre image? Mais chaque âge a ses mœurs, et ce qui étonne aujourd'hui était naturel en un temps où les hommes de marque préparaient eux-mêmes leur propre apothéose sur leurs tombeaux.
Ce furent encore Philippe de Champaigne et Simon Vouet qui eurent à exécuter les portraits de la Galerie des Illustres. Nouveau motif d’émulation entre les deux artistes. Vouet, cette fois, s’appliqua, prit son temps, déterminé à triompher de son jeune rival. Ce n’était point chose commode que de reconstituer les portraits des héros désignés par le cardinal. Pour la plupart, les documents authentiques manquaient. Le peintre ne s’embarrassa pas pour si peu. Son imagination suppléa à la difficulté de trouver les ressemblances. Il se contenta d’à peu près, fit les têtes de chic et chercha seulement à donner à ses personnages les vêtements, les attitudes, l’expression qui lui semblèrent le mieux appropriés à leurs qualités. Un de ses prédécesseurs, Jacques Runel1, peintre du roi Henri IV, avait déjà représenté dans la petite galerie du Louvre, brûlée en 1GG0, quelques scènes historiques où figuraient quatre ou cinq des « illustres » désignés par Richelieu. Simon Vouet en lit tout simplement des copies, qu’il amplifia. Pour les autres portraits, il eut recours à ses souvenirs italiens et s’inspira surtout des Carrache. C’est ainsi, par exemple, que pour l’image de Gaucher de Chatillon, qu’on admira comme un de ses morceaux les plus brillants, il s’efforça de rendre sensible aux yeux l’habitude du héros de se servir de sa main gauche. Il y parvint avec une rare adresse, montrant le connétable debout et de dos, tournant la tète, appuyé fortement de la main gauche sur une pique. Cette altitude, très rare dans les portraits, Simon Vouet fut si content de l’avoir imaginée qu’il la reprit pour son modèle de tapisserie de Renaud et Annide. Mais on reprocha à son Gaucher de Chatillon de témoigner de plus d’habileté que de force et de vérité. Le corps n’était qu’un beau morceau d’étude sur lequel l’artiste
i. Né on 1 558, mort on i G 1 4 •
RICHELIEU DANS SON PALAIS 5f)
avait mis une tête quelconque. Ce n’était qu’un imposant fantôme; l'àme était absente.
Il serait intéressant de connaître la part exacte qui fut faite à Simon Vouet et celle qui revient à Philippe de Champaigne dans la Galerie des Illustres. Malheureusement, on en est réduit, à cet égard, sinon tout a fait à des conjectures, du moins à des renseignements insuffisants. Le volume publié en 1669 par Vulson, sieur de La Colombière, « gentilhomme ordinaire de la chambre du roy,» et qui a pour titre les Portraits des Hommes illustres françois qui sont peints dans la Galerie du Palais-Cardinal de Richelieu, ce petit livre in-douze de quatre cents pages, ne fournit aucune indication a ce sujet. On n'y trouve que de mauvaises gravures des héros représentés, avec leurs biographies dithyrambiques. Mais nous savons par Sauvai que Philippe de Champaigne, qui peignit certainement une quinzaine de ces tableaux, exécuta notamment ceux de Gaston de Foix, de Louis de La Trémoille, de Henri IV et de Marie de Médicis. D’autre part, nous pouvons ajouter à ceux-ci les portraits de Jeanne d’Arc, de Louis XIII, d'Anne d’Autriche et de Gaston d’Orléans, grâce à un document extrait des papiers de Le Masle, que nous reproduisons ici et qui nous indique en même temps quelle faible somme l’artiste reçut en paiement de ces œuvres :
Mémoire des porirets faict en la gallevie de l'hostel de Richelieu par le commandement de Monseigneur, par Philippe de Champaigne :
Premièrement, le portret du Roy [Louis XIII] grand comme le naturel,
accompagné d'une Victoire1 i5o livres.
Plus le portret de la Reync mere du Roy, pour ce. ... 5o
Plus le portret de la Reync régnante, pour ce 5o —
Plus le portret du Roy deflunct [Henri IV], pour ce . . . 5o —
Plus le portret de Monseigneur frere du Roy, pour ce . . 5o —
Plus le portrait de la pusselle d'Orléans, pour ce .... 5o —
Je soubsiné confesse avoir receu de Monseigneur le cardinal duc de Richelieu, par les mains de Monsieur Picot, la somme de sept cens quatre vingt quinze livres pour les parties ci-dessus dont je suis content.
Faict à Paris, ce 16 novembre mil six cent trente-cinq.
ClIAlMPAIGNE.
Gette somme de 795 livres, dont Philippe de Champaigne se déclarait «content», 11c s’appliquait pas seulement aux six tableaux cités, mais encore
1. Ce tableau fut confisqué sous la Révolution. Voyez notre dernier chapitre (Arch. nat., l,M7 23, p. 75).
Oo
aux portraits du cardinal de Richelieu, dont notre document' nous donne l’énumération suivante :
Palais du Cardinal
1 635 . Mémoire des port rets de Monseigneur le cardinal duc de Richelieu, faicls par Philippe de Champaigne, peintre, par le commandement de mondit seigneur :
Premièrement, un portret de Monseigneur, de sa hauteur, habillé
d'une simare de couleur tout couvert de broderie. . i5o livres. Plus un aullrc portret de la meme hauteur, veslu d'une simare de salin noir avec une broderie sur les coulures, pour ce i5o —
Plus un aullrc de la mesme grandeur, veslu en habit de
campa igné d'escarlate, cnriehy de broderie, pour ce. i5o — Plus un aullrc portret grand comme le naturel, assis, avec
le rochct et et le camail, pour ce iâo —
Ces portraits du cardinal-duc, exécutés par Philippe de Champaigne, furent placés dans diverses pièces du palais. 11 y en a un cependant, très probablement le premier de la liste, qui dut être fait pour la Galerie des Hommes illustres. La gravure qu’on en trouve dans l’ouvrage de La Colombière montre le ministre dans l’attitude qu’a le fameux portrait du Louvre. On dirait le même tableau. Le cardinal est debout, vêtu de la simarre dont sa main gauche relève sur le côté les plis abondants, tandis que le bras droit étendu, dans un geste large et expressif, dessine un angle aigu d’une étrange puissance. C’est le portrait de l’homme d’Etat, du « sphinx rouge », qui laisse à peine visible, sous la simarre imposante comme un manteau royal, un bout du blanc surplis de dentelle, tout ce qui restait vraiment du prêtre en celte effigie saisissante. Richelieu s’était fait représenter en même temps, ainsi que le prouve notre document, avec le costume militaire qu’il aimait tant, « en habit de campaigne d’escarlatte. » La peinture était de grandeur identique à la précédente et aurait pu s’encadrer à la même place. Le cardinal-duc pensa-t-il d’abord — qui sait:' — que, pour figurer à côté des connétables, il aurait bien meilleure mine avec le vêtement qu’il portait au siège de La Rochelle? N’est-ce qu’après coup qu’il se détermina à cet autre portrait où il apparaîtrait devant la postérité en simarre, en homme d’Etat, non en guerrier? Peut-être. En tout cas, un point est hors de doute, c’est le talent dont Philippe de Champaigne fît preuve en la circonstance. 11 se révéla portraitiste de premier ordre, metteur en scène habile, dessinateur rigoureux. Pour les tableaux où il eut à représenter des personnages anciens, il fouilla i. Archives de l’Assistance publique.
RICHELIEU DANS SON PALAIS
avec une conscience scrupuleuse les principaux cabinets (le Paris, cherchant les documents authentiques, s’efforçant de peindre ses héros avec autant de vérité et d’exactitude qu’il était possible. C’est ainsi qu’il peignit le portrait de Henri IV d’après Porbus, celui de Marie de Médicis d’après Van Dyck, et qu’il alla chercher, pour le copier, dans la collection du duc de Saint-Simon,
Portrait de Louis XIII, par Philippe de Champaigne
Gaucher de Chatillon, par Simon Vouet
DÉCORATION DE LA GALERIE DES HOMMES ILLUSTRES (D'après les gravures du volume de La Colombière, 1669)
le magnifique tableau de Raphaël représentant Gaston de Foi. v. La traduction qu'il en lit passa pour extrêmement remarquable.
Uu des portraits de cette galerie qui lui valut le plus d'éloges fut celui de Louis de La Trémoille. Non seulement on applaudit à la précision et a la fidélité de l’image peinte d’après un tableau datant du vivant de ce général de Charles VIII, non seulement on admira avec quelle sûreté de pinceau il l’avait représenté donnant des ordres, la figure douce et sérieuse, l’attitude noble, le vêtement majestueux, mais on s’accorda, en outre, à reconnaître avec quelle adresse surprenante l’artiste avait su éviter et faire tourner au profit de son œuvre une de ces difficultés qui s’offrent parfois pour les peintures lixées sur les murailles. En effet, ce portrait se trouvait placé à un endroit de la galerie interrompu par deux portes, de manière que, faute de hauteur, la ligure ne pouvait être debout. Philippe de Champaigne sut
tirer parti de ce désavantage : pour 11e pas couper les jambes à son La Trémoille, il le représenta assis au milieu d’un paysage, reposant le pied nonchalamment sur un de ses genoux, et son siège disposé de façon qu’il semblait être caché derrière l'ouverture formée par la porte, si bien que l’extrémité de celle-ci paraissait servir d’appui. Cette ingéniosité du peintre était d’autant mieux mise en valeur, que Simon Vouet, qui avait rencontré le même inconvénient pour le portrait de Georges d’Amboise, faisant pendant au La Trémoille, ne s’était pas donné la peine de le dissimuler et l’avait tout bonnement représenté à mi-jambes. De là, pour les partisans de Champaigne, un motif de triomphe dont les amis de Vouet affectaient de 11e parler qu’avec dédain et comme une puérilité. Il n’en est pas moins vrai qu’à partir de ce moment, le succès de Philippe de Champaigne, comme portraitiste, le fit rechercher par tous les hauts personnages de la Cour, et que ce fut à qui demanderait désormais son image au peintre favori de Richelieu1.
Les vingt-cinq tableaux représentant les hommes illustres furent accompagnés d’une décoration appropriée, qui fut exécutée par Juste2 et Charles Poerson3, entremêlée d’emblèmes, de devises se rapportant aux héros et qu’un savant spécialiste nommé Cuisse, interprète royal, composa à grands frais d’imagination. Ce fut même l’occasion d’une querelle épique dont celle de Vadius et de Trissotin 11e peut nous donner qu’une faible idée. En effet, un certain Montmaur, muni de la charge d’intendant des devises, jaloux de voir Cuisse désigné pour une besogne à laquelle il prétendait, accusa celui-ci de lui avoir emprunté les meilleurs de ces emblèmes. L'interprète indigné 'réfuta son ennemi en publiant le travail qu’il avait entrepris sur l’ordre de Richelieu. Rien n’est plus compliqué ni plus bizarre que ces emblèmes et devises dont furent gratifiés les héros de la galerie du Palais- Cardinal ; ils durent paraître évidemment d’incompréhensibles rébus aux visiteurs qui n’en avaient point la clef. On en jugera par un seul exemple. Le portrait du cardinal Richelieu était entouré des emblèmes suivants : Trois fleurs de lys, avec la devise : Sola milii redolent (leur seule senteur m’est agréable); un oeillet incarnat mêlé de filets blancs, avec la devise Candorcm purpura seront (la blancheur se conserve avec la pourpre); un aigle tenant un foudre, avec la devise Expertus
1. Que sont devenus ces portraits de la Galerie des Illustres? Il serait intéressant de le rechercher. Je montrerai plus loin que deux au moins de ceux de Pli. de Champaigne, celui de Louis XIII et un des portraits de Richelieu, furent désignés par Philippe-Égalité pour être vendus en Vngleterre. Mais le Louis XIII, le Gaston de Foix, du même artiste, et Gaucher de ChatiUon, de Simon Vouet, qui subsistaient encore, furent saisis par la Convention et envoyés au Muséum. (Cf. Archives nationales, F '7. — a3, p. 75; Biens saisis chez d'Orléans, condamné.)