Michelet, Histoire de France ( 1 858 4, t. XII, p
RICHELIEU DANS SON PALAIS 87
D’abord, il n’y cul au Palais-Cardinal qu’un petit théâtre — il en a été question plus haut1 — pouvant contenir quelques centaines de spectateurs, et qui lut décoré par Philippe de Champaigne2. Celte salle ne suffit pas au cardinal, qui demanda à son architecte, Le Mercier, d’en élever une pins vaste, celle qu’on inaugura en i64i, avec Mirante. C’est dans la première cependant que furent représentées, de iG35 à iG4o, la plupart des pièces — ballets ou tragédies — dont le ministre régala la Cour dans des fêtes qui, par leurs dates, ont presque toutes une signification. Ce n’est pas souvent le hasard qui réglait les actes du cardinal. Ouverte pendant l’hiver de iG35 par le ballet offert à Mademoiselle et où parurent les oiseaux qui firent tant de peur à Mlle de Brezé3, celte petite salle fut réellement inaugurée le 1G avril i635 pour la représentation de la comédie des Tuileries. C’était le jour même où Richelieu lançait à l’Espagne sa déclaration de guerre, qui était en même temps la guerre à la reine, la guerre à la Cour, la guerre à tous ses ennemis. Le ministre, par malice, exigeait qu’à celte minute même on rît à Paris. «Il voulut voir la mine que ferait cette Cour ennemie, et si elle oserait ne pas rire... Mais le drame était l’auditoire, et les spectateurs étaient le spectacle. Devant la face pâle du pénétrant esprit, du revenant qu’on voyait au fond de sa loge et qui surveillait tout, on travaillait à être gai'1.» En iG3G, autre représentation sensationnelle. Celte fois, c’est le Ciel qu’on joue, le Cid, ce chef-d’œuvre de Corneille qu’on venait de donner quelques jours auparavant au Louvre avec un succès fou, le Cid qui, en glorifiant les Espagnols au moment le plus critique de la guerre, au lendemain de l’invasion, alors que la France entamée doutait du génie de son ministre, semblait un coup de massue appliquée à sa politique, à la France même.
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
Chimène, c’était Anne d’Autriche, l’espionne de l’Espagne, qui correspondait avec les ennemis de la France, leur livrait nos secrets, et qui, maintenant, grâce au poète, allait voir venir à elle, la faveur populaire. Sur elle, aux représentations, se fixaient tous les yeux. On se drapa à l’espagnole pour lui plaire. Richelieu vit le danger de cet engouement. Fut-il vraiment jaloux du succès de Corneille? Peut-être. Mais ce qu’il redouta surtout, certainement,