‹ Le Palais-Royal d'après des documents inéditsChapitre 49 sur 301 · Victor Cousin, Jacqueline Pascal, p · texte numérisé non relu

Victor Cousin, Jacqueline Pascal, p

2. De qui veut ici parler Sauvai? Quels furtnt les architectes autres que Le Mercier à qui Richelieu s’adressa? Mes recherches n’ont donné aucun résultat sur ce point.

RICHELIEU DANS SON PALAIS

Mais si Sauvai admire l’ingéniosité de l’architecte qui a imaginé cette peinture en perspective du plafond pour donner une apparence d’élévation k la salle trop basse pour son étendue, en revanche, il regrette fort qu’il ne se soit pas inspiré des théâtres antiques pour les portes d’entrée et de sortie, ou le nombre des escaliers qui sont d’une si grande nécessité quand s’écoule le Ilot des spectateurs. 11 reconnaît que la place manquait. i\e valait-il pas mieux cependant faire moins grande la salle et plus commodes les dégagements? Une particularité de la disposition de la salle sur laquelle insiste le plus Sauvai et qu’il signale comme une innovation qui rend le théâtre du Palais- Cardinal supérieur aux théâtres de l’antiquité (point de comparaison suprême pour notre écrivain), c’est la disposition des 27 degrés qui, partant de l’extrémité du théâtre et arrivant successivement par une pente douce jusque près de la scène, permettait aux spectateurs des derniers rangs de voir aussi bien que ceux du premier.

Les degrés même, dit-il, ne sont pas arrondis en circonférence, ils régnent en droite ligne sur la largeur entière de ce parallélogramme; et, de plus, Mercier leur a donné moins de hauteur et de largeur que les Anciens ne faisaient. Au lieu d’uu pied et demi de haut sur trois ou deux et demi de large que portaient ceux des Romains, chacun n‘a de hauteur que cinq pouces cl demi et vingt-trois de largeur; si commodes pourtant que jamais ceux des Anciens ne les ont égalés en ce point; et de fait, par ce même moyen, on y monte et descend avec une toute autre facilité. Là s'assemble à la comédie, dans cet espace, trois fois plus de monde qu’il n’y en aurait eu si ce théâtre était conduit sur le dessein de quelque architecte de Rome et de Grèce; les spectateurs même n'y sont point assis, ainsi qu'à Rome, sur la pierre toute nue, incommode en certaines saisons, par la froideur, et ils s’y trouvent bien plus à leur aise : un même degré à meme temps n’y sert point de siège et de marchepied à deux files d’auditeurs, qui pourraient gâter leurs habits et s’entrecrotter. Notre architecte ingénieux, afin de pourvoir à cette incommodité, s’y est pris assez joliment; car peut-être est-il le premier qui s'en soit avisé. Pour mieux comprendre ceci, il faut savoir que comme il est impossible de s'asseoir sur des degrés qui ne portent que cinq pouces et demi de haut : aussi ces degrés si bas dans cette salle 11e servent que de marche-pied et ne sont faits ainsi que pour porter aussi chacun une longue suite de formes de bois qu’on y place aux jours de comédie, mais qui n'en couvrent guère que les deux tiers; ainsi les spectateurs rangés le long du vingt-septième degré par exemple, (pii est le dernier, ne sont élevés que de trois pouces et demi par-dessus ceux (pii occupent le vingt- sixième, et de même en est-il des autres; si bien que quand la salle est pleine de monde, on n’y voit (pic des têtes rangées par étages les unes au-dessus des autres et qui rampent imperceptiblement...

Le bon Sauvai, dans son enthousiasme pour cette disposition en amphithéâtre, qui nous paraît si simple k présent et qui, de son temps, était

toute nouvelle, va jusqu’à dire que le grand théâtre du Palais- Cardinal contenait plus de 3,ooo spectateurs. L’exagération est évidente et facile, d’ailleurs, à vérifier avec les chiffres que notre auteur lui-même fournit sur les dimensions de la salle. Celle-ci ayant environ 18 mètres de largeur et contenant 27 gradins, on peut admettre que sur chaque gradin il y avait place pour 3a spectateurs, soit pour 864 personnes sur tous les gradins. Si l'on tient compte, en outre, de l’espace laissé libre entre le premier gradin et la scène, ainsi que des huit loges et des deux rangées du double balcon s’étageant à droite et à gauche, sur toute la longueur de la salle, on arrive à un total maximum de 1,200 places pour tout le théâtre. On conçoit, d’ailleurs, que l’effet produit ait attiré à l’architecte les éloges dont Sauvai ne s’est pas seulement fait l’écho, mais qui était encore, au moment où il écrivait (vers 1668), l’expression de l’opinion du public tout entier. 11 ajoute :

11 est constant que Mercier, dans la distribution des parties de ce théâtre, a passé l’espérance de tout le monde, et lait beaucoup plus qu’on n’attendait, n’y ayant point d’apparence qu'un quarré long, renfermé entre une rue el une cour, dût être si accompli: car enfin, malgré les petits défauts qu'on y remarque, il n’y a personne qui n'avoue que c’est le théâtre de France le plus commode et le plus Royal1.

La toiture en mansarde couverte de plomb de cet édifice était un prodige d’habileté qui, un siècle plus tard, à l’époque où elle fut détruite, faisait encore l’étonnement des architectes. Elle était posée sur une très légère charpente que suffisaient à porter huit poutres de chêne d’une longueur si extraordinaire «que jamais on n’avait vu, ni lu, ni ouï parler» qu’il put y en avoir de telles. Elles 11e mesuraient pas moins de vingt mètres de longueur, et il avait fallu fouiller dans toutes les forêts royales pour découvrir des arbres capables de les fournir. Rien que pour les amener à Paris, il en coûta 8,000 livres au cardinal. Lorsque, après la mort de Richelieu, on voulut pratiquer certaines réparations dans la toiture du théâtre, les charpentiers demandèrent 4.000 livres pour remplacer une seule de ces poutres. O11 y renonça. Cela eût été cependant nécessaire, car ne s’était-on pas avisé de charger cette curieuse toiture de planchers et d’appartements qui hâtèrent sa ruine!

Ce fut le i4 janvier 1 64 t qu’eut lieu l'inauguration de ce théâtre avec la fameuse représentation de Mirame, dictée par Richelieu à Desmarets, que Fontenelle appelle plaisamment « le premier commis du cardinal dans le

1. Sauvai.. Les Antiquités de Paris, t. If. p. 1 58 et suivantes.

RICHELIEU HANS SON PALAIS

département des affaires poétiques»'. Cette fois encore, c’était une fête inspirée par la politique, une machine de guerre, une espèce de revanche. Le ministre venait d’échapper au plus grand danger que peut-être il eût couru. Les Espagnols battus avaient regagné par l’intrigue le terrain perdu par leurs

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LE THEATRE DU PALAIS - CARDINAL I VUE DE LA SCENE (Gravure de Stefano délia Bella? datée

armées. Tout était prêt pour une invasion de la France, qu'encourageait a Paris même une partie de la noblesse française. Un incident fil échouer le complot. Richelieu était une fois de plus vainqueur, mais son irritation contre ceux qui l’avaient fomenté, contre Anne d’Autriche elle-même qui, sans doute, s’y était compromise, s’exprima très violemment dans Mirante , pleine d’allusions à sa victoire, «insultante surtout pour la reine qu’on y reconnaissait dans mille traits injurieux3.» Toute la Cour y assista, et Anne d’ Autriche au premier rang, avec le roi. Les auteurs du temps nous oui décrit cette représentation. On applaudit. Aurait-on osé ne pas le faire? Mais le cardinal ne dut point se méprendre sur le mensonge de ces applaudissements qu'imposait

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