LES DÉPENSES DE TABLE, DE TOILETTE, DE DOMESTIQUES, ETC
Malgré la pénurie des documents sur la vie intime du cardinal, il faut chercher à se représenter quel pouvait être son genre d’existence dans le vaste palais qu’il habitait. Toute description reste incomplète et froide qui ne restitue pas autant que possible la physionomie des choses par les menus détails dont la connaissance peut seule nous faire pénétrer dans la familiarité des êtres.
Richelieu, on le sait, rechercha le luxe, le confortable, la pompe d’un train de maison imposant, toutes les somptuosités extérieures qui accompagnent la richesse ou la puissance. A cet égard, il fut complètement de son temps et se laissa aller aux caprices de la mode, comme la plupart des grands seigneurs qui vivaient sous Louis XIII, admettant volontiers ses bizarreries, ses extravagances même, sensible aux raffinements de la toilette, connaissant le prix et le charme des colifichets d’une femme, aimant la parure, les parfums, les tapisseries, les beaux meubles, les mille riens qui rendent l’intérieur d’une habitation agréable et riant. Ce génie sévère, cet homme d’Etat implacable et profond ne fut rigide qu'en politique.
Au Palais- Cardinal il introduisit le ton, les allures, de la société d’alors, le faste un peu froid d’un palais de souverain, les rouages aussi nombreux que compliqués qui régissaient à cette époque la vie des grands châteaux. Chaque hôtel un peu important, à Paris, dans la première moitié du xvne siècle, était organisé comme une administration. Depuis l’intendant qui dirigeait cet ensemble, jusqu’au dernier des laquais, les diverses branches des services se trouvaient sous les ordres d'un chef d’emploi hiérarchiquement responsable : c’étaient non pas des domestiques, mais des « officiers » de telle ou telle maison. Il y avait d’abord le premier gentilhomme, sorte de chef d’un état-major de parade; les capitaines des gardes, l’aumônier du maître et le trésorier ou l’argentier, le secrétaire, les écuyers, les aumôniers du « commun », le médecin, les premier et second valets de chambre, puis le premier et le second maître d’hôtel, chargés de tout ce qui concernait la « bouche » ; le cuisinier et ses aides, le sommelier, le chef des écuries, les cochers et muletiers, etc., sans compter les hommes de lettres, les pages, les musiciens, les apothicaires, brodeurs, lingères, lavandières, les gens de métiers spécialement attachés au maître et qui touchaient des gages annuels que l’argentier payait non par mois mais par «quartier». Chez les simples
LE PALAIÜ-ROYAL
particuliers, le nombre des « officiers » était communément d’une vingtaine. Chez un prince du sang, comme Gaston d’Orléans, il était de plus de trois cents, et le montant annuel des gages atteignait près de 260,000 livres1 2, alors que ce prince était à Nancy, en 1629. Ce chiffre fut dépassé quand Gaston se trouva à Blois avec son énorme personnel de chasse, ses piqueurs, palefreniers, valets de chiens, etc.3. Le cardinal de Richelieu, lui, eut autant de serviteurs qu’un prince du sang, à la fin de sa vie. Au début de son ministère, en 1626, alors que sa maison n'était pas encore montée sur le pied qu’elle eut par la suite, elle n’en comprenait pas moins une dizaine de premiers officiers, quatre valets de chambre, trois musiciens, cinq cuisiniers, six sommeliers, deux suisses, un cocher, quatorze postillons, cinq muletiers, sans compter les gardes qui l’escortaient. L'état nous en est fourni par les papiers de Le Masle, ainsi qu’il suit :
Maison du cardinal. Gages des domestiques de Monseigneur pour l'année 1 020 : A M. du Mont, pour une 1/2 année, 3oo livres. — A M. de Beaumont, pour une année, 3oo livres. — A M. du Chesnoy, id. — A M. de Saint-Germain l'aisné, pour une 1/2 année, 5oo livres. — A M. de la Courneufve, pour sept mois, 437 livres. — A M. de la Pelitière, pour une r/2 année, 5oo livres. — A M. Besnard, pour une année, 3oo livres. — - A M. de La Borde, pour une année, 3oo livres. — A M. Cilois, pour une année, 900 livres.
Valets de chambre : Au sieur de la Varenne, ioo livres. — Au sieur des Bournais, id. — A Sénéchal, id. — Au Cousin, id.
Musique : Au sieur Buillette, i4o livres. — Au sieur Tupin, id. — Au sieur Haebert, id.
Cuisiniers : A Laforest, 100 livres. — A Dassonville, id. — A Michel, id. — A Laurans, 72 livres. — Au Boiteux, 43 livres. — Six sommeliers, 488 livres. — Deux suisses, 100 livres. — Un cocher, 70 livres. — Quatorze postillons, 53G livres. — Cinq muletiers.
Gardes ; La dépense des gardes pour les mois d’octobre, novembre et décembre de la présente année 1G2G, suivant les rollcs signez de M. de la Borde, monte à la somme de 2,687 livres3.
En 1642, la maison du cardinal, dont M. de Sourdis était l’intendant général, avait une bien autre importance encore. On peut s’en faire une faible
1. Voyez le Registre de la Trésorerie générale des maisons et finances de Monseigneur, frère unique du roy, pour l'année 1629, manuscrit de la Bibliothèque de l’Arsenal, 4210. Gaston avait alors dans son personnel un garde du «cabinet des raretés et antiquités» (Rollin, 1,200 livres de gages); un garde des cabinets de tableaux (.1 idiot de Dolabille, 600 livres); un garde « du cabinet des armes» (Louis l’agiot, 5oo livres); un « lecteur et garde rie la bibliothèque » (1,800 livres); deux hommes de lettres (Pitard et Jean de La Drisse, 5oo livres chacun); un architecte (Metizeau, Goo li\res), etc., etc.
2. Voyez Trésorerie des maisons et finances de Monseigneur le duc d'Orléans, oncle du roy, pour Tannée 16U0, manuscrit des Archives nationales, K. K. 275.
3. Inventaire des papiers de Le Masle, Documents pour servir à l’histoire de V Ildtel-Dieu, par Rivière, t. IV, p. 292.
RICHELIEU DANS SON PALAIS
. idée par la liste des legs que contient son Testament, et dans laquelle sont nommément désignés ses principaux domestiques. Voici l’extrait de ce document
LOUIS XIII DANS LA SALLE DU THEATRE OU FUT JOULE « MI RAME » (Estampe anonyme de la série des Heures du jour. — Bibliothèque nationale. Collection Hennin.)
où l’on trouve les noms de plus d’un des serviteurs de 1O26, c’est-à-dire qui depuis seize années au moins lui étaient attachés :
Pour marque de la satisfaction que j’ai des services qui m’ont été rendus par mes domestiques et serviteurs, je donne :
Au sieur Didier, mon aumosnier, i,5oo livres. — Au sieur de Bar, 10,000 livres. — Au sieur de Mauze, G, 000 livres. — Au sieur de Balesbat, parce que je ne lui ai encore rien donné, 10,000 livres. — A Beaugensy, 3, 000 livres. — A Estoublon,
3.000 livres. — Au sieur de Marsal, 3, 000 livres. — Au sieur de Palvoisin* parce que je 11e lui ai jusqu’ici rien donné, 12,000 livres.- — A Genillé, 2,000 livres. — Au sieur Citois, 6,000 livres.- — -Au sieur Renaudot, 2,000 livres. — A Bertereau, G,ooo livres. — A Blouin, 6,000 livres. — A des Bournais, mon valet de chambre,
6.000 livres, et désire qu'il demeure concierge dans le Palais-Cardinal. — Au Cousin, 6,000 livres. — A l’Espolette et à Prévost, chacun 3, 000 livres. — Au sieur Eugenot, mon argentier, /i,ooo livres.- — ■ A mon maître d'hôtel, 6,000 livres. — A Picot, 6,000 livres. — A Robert, 3, 000 livres. — Aux sieurs de Grave et de Saint-
T. I, LE PALAIS -BOT AL
Léger, mes écuyers, chacun 3, 000 livres, et, en outre, mes deux carrosses avec les deux attelages de chevaux, ma litière et les trois mulets qui y servent pour être partagés également entre mes deux écuyers. — A Chamarante et du Plessis, chacun 0,000 livres. — À Yilandry, i,5oo livres. — \ de Roques, 18 chevaux d’école, après que les 12 meilleurs de mon écurie auront été choisis par mes Parents, plus G, 000 livres. — - Au sieur de Fort, écuyer, G, 000 livres. — A Grandpré, capitaine de Richelieu, 3, 000 livres. — A la Jeunesse, concierge de Richelieu,
3.000 livres. — Au petit Mulot, (pii écrit sous le sieur Charpentier, mon secrétaire, i,5oo livres. — A la Garde, 3, 000 livres. — A mon premier cuisinier,
2.000 livres. — A mon premier crédencier, 2,000 livres. — A mon premier cocher, i,5oo livres. — A mon premier muletier, 1,200 livres. — A chacun de mes valets de pied, Goo livres.
Et généralement à tous les autres officiers de ma maison, savoir de la cuisine, sommellerie et écuries, chacun six années de leurs gages, outre ce qui leur sera dû jusqu’au jour de mon décès.
Je 11e donne rien au sieur Charpentier, mon secrétaire, parce que j’ai eu soin de lui faire du hien pendant ma vie... Je 11c donne rien aussi au sieur Cherré, mon autre secrétaire, parce que je le laisse assez accommodé, étant néanmoins satisfait des services qu'il m'a rendus.
Dans une maison comme celle (le Richelieu, le service de la table et des provisions de bouche devait jouer un rôle assez important, étant donné le personnel qu’il y avait à nourrir. Sous ce rapport, il convient de donner ici un renseignement curieux sur les habitudes suivies au Palais-Cardinal, comme, d’ailleurs, à la maison du roi1 et chez les riches seigneurs de l’époque. Les cuisiniers 11’avaient pas à pourvoir aux provisions et à s’enquérir des fournisseurs chez qui acheter au jour le jour ce qui était nécessaire. L’intendant passait un marché général pour un, deux, trois ou quatre ans avec des pourvoyeurs, boulangers, bouchers, marchands de vin, etc., qui devaient apporter quotidiennement, au tarif nettement fixé à l’avance, et suivant les qualités et quantités spécifiées, toutes les provisions de table. Si le maître se déplaçait, allant soit à la campagne, soit en voyage, les pourvoyeurs avaient l’obligation de lui faire parvenir n’importe où il se trouvait les marchandises convenues. Ceux-ci venaient-ils à manquer à leurs engagements P On avait le droit de prendre à leurs frais chez tout autre fournisseur les denrées non livrées par eux, «des meilleures qu’il se pouvait, et en telle quantité dont on avait besoin.» Les mémoires étaient réglés ensuite par les intendants, à échéances régulières. Le marché passé, au nom du cardinal, le 16 novembre 1 G 33, avec les pourvoyeurs, portait une durée de quatre années. Ces pourvoyeurs étaient : Jean et René Piron pour
r. J’ai trouvé chez un notaire de Paris le traite passé, au nom d’Anne d’Autriche, avec tous les marchands qui devaient fournir la maison de la reine de pain, de viande, de vin, de poissons, etc.
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la viande et la chandelle; Simon Formel et François Sénéchal pour le vin de bouche, de suite et du commun, le bois et le charbon, la nourriture des chevaux et la fourniture des chevaux de charroi et mulets; Médard Mercier et Claude Mauperrin pour la boulangerie, le pain, la farine; Marin Fouquièrc pour la pâtisserie; Jean Jouan pour les oranges et les citrons; Elicnnc Armcntier pour l’épicerie; Antoine Heurdault pour les habits de livrée, etc. Venaient ensuite: Cresse, tapissier; Jacques de Lannoy, orfèvre; Guy Poquelin, drapier; Adrien Gonce, sellier; Antoine Sanson, carrossier, etc. Le 8 janvier 1GG9, un marché fut fait avec un pourvoyeur pour fournir «en tous lieux, de vin pur et légal» la maison du cardinal, savoir: pour sa bouche, «du meilleur qui se trouvera à dix lieues à la ronde à six sols la pinte;» pour sa suite, «du meilleur qui se trouvera dans le quartier à quatre sols la pinte,» et pour le commun, «du meilleur qui se trouvera sur les lieux après le précédent à trois sols la pinte.» Le prix du bois, «un tiers bûche, un tiers cottcrets, un tiers fagots,» est lixé à «ad livres 2 sols G deniers par jour du icr novembre à Pâques, et à 12 livres 1 sol pour le reste de l’année»1.
Le cardinal voyageait souvent, et il entraînait à sa suite tout un cortège de serviteurs. Le G décembre 1 GG 9, se préparant à partir à l’armée, il fait passer marché avec le valet de Charles Sénéchal qui doit fournir seize mulets noirs avec leurs muletiers pour porter tout le bagage qu’on était accoutumé alors d’emporter avec soi, c’est-à-dire meubles, tapisseries, vaisselle, etc. Un autre marché lui assure la nourriture de seize chevaux de selle, de deux grandes charrettes attelées de quatre chevaux pour les bagages des domestiques, un fourgon attelé de quatre chevaux pour la cuisine et quatre sommiers, etc.
La table de Richelieu était, en général, assez frugale pour lui, si elle était copieuse pour ses gens. Presque toujours malade, il devait faire attention à son régime2. On trouve, par exemple, dans les papiers laissés par Le Masle, les menus (pii lui furent servis au mois de juin 1626. Le cardinal mangeait à son déjeuner un seul plat, au dîner et au souper deux plats et une salade. Son secrétaire Le Masle n’avait qu’un seid plat. Tout autre était la table de
1. Bibliothèque1 nationale. Imprimé, pièce in-8°, L/16 89. Vicomte de Grouchy, d’après les papiers de la duchesse d’Aiguillon, communiqués par M. de Boislisle. — Voir aussi Papiers de Le Masle dans les Archives de l'Assistance publique.
2. On le voit, dans les papiers laissés par Le Masle et où figurent les notes des médicaments fournis par son apothicaire Perdreau. Ainsi, pour l’année iG35, le mémoire de celui-ci se monte à i,4oi livres i4 sols, pour 75 clystères et 127 bols de casse, sans compter les médecines laxatives et les bouteilles de tisanes. Au mois de janvier de cette année, Richelieu fut en grand danger. Le icr, il absorbe un bol de casse avec sirop, ci 4 livres. Le 3, le G, le 8, le 10 et le 12, le même bol de tisane qui coûte chaque fois 4 livres. Le 12 elle i4 de ce mois, « un clystère, 4 sols ». On peut descendre à ces vulgaires et infimes détails; quand il s’agit d’un homme comme celui-ci, aucun document n’est indifférent.
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l’archevêque de Lyon, en visite à cette date chez son frère le ministre : on ne lui servait pas moins de trente-deux plats, plus quatre salades. Le service des pages était des plus plantureux. Il se composait, les jours gras, pour le matin, de deux chapons bouillis, de deux queues de mouton, d’une pièce de bœuf de quatre livres, d’un plat de six langues de mouton, d’une épaule de mouton, d’une salade. Pour le soir : deux chapons rôtis, deux potages, une côte de mouton, un jarret de veau, un aloyau de quatre livres, un gigot de mouton, un plat de lapin, du veau rôti, une douzaine d’alouettes, une salade. Pour les jours maigres : deux bons potages, deux carpes d’un pied et deux doigts, l’une h l’étuve, l’autre frite; deux plats de huit œufs chacun, un bon plat de morue; deux omelettes de huit œufs chacune, une salade. Ces menus étaient servis sur doux tables rondes, chargées de quatre plats de fruits soir et matin. Les pages, au nombre de seize, avaient un gouverneur, qui était M. de La Porte, un maître d’armes, un maître à danser. A leur service il y avait douze valets, un cuisinier et son servant. Tous les quinze jours, on leur donnait des draps blancs. La nappe de la table était quotidiennement renouvelée, ainsi que les serviettes. Les pages de Richelieu, on le voit, étaient fort bien traités. Il est vrai de dire qu’ils appartenaient aux meilleures familles et qu'ils étaient confiés au cardinal dans l’espoir d’un brillant avenir. Ainsi, en 1 633 , il prit parmi ses pages le jeune de Navailles, bien que celui-ci fût protestant, comme tous ses parents. A la mort de son illustre patron, il était mestre de camp et devint par la suite maréchal de France1.
Avec de telles charges et de telles dépenses, on conçoit ce que devait coûter l’entretien d’une semblable maison. Le compte de recettes du cardinal s’élevait, pour l’année i638 à la somme de i,4i3,5oo livres i3 sols 4 deniers, et son compte de dépenses était de 1,257,172 livres 5 sols3. Chose assez curieuse, les mémoires des acquisitions faites en l’année 1 6 4 1 par Richelieu pour les meubles, l’argenterie, le linge, la toilette, sont visés par Cinq-Mars, le favori de Louis XIII, le petit-maître ès élégances, qu'on ne s’attendrait pas à voir jouer un pareil rôle dans les affaires intimes de celui qui devait si peu de temps après l’envoyer à l’échafaud. Mais le cardinal-duc montra toujours une certaine coquetterie dans scs costumes. Pontis raconte qu’a la campagne de Savoie il étonna les plus vieux militaires par la « braverie » de son ajustement, revêtu qu’il était d’une cuirasse de couleur d’eau et d’un habit de feuille morte sur lequel il y avait une petite broderie d’or, avec une belle plume au chapeau, l’épée au côté, deux pistolets à l’arçon de sa selle. Quand les soldats franchirent la rivière Doria, « lorsqu’il eut passé sur l’autre bord, il fit cent fois