Mmc de Motteville, Mémoires
UNE ÉDUCATION ROYALE
ANNE D’AUTRICHE A CINQUANTE ANS (Gravure de Nanteuil, d’après le portrait peint par Mignard)
plaisanter et chansonner Mazarin. On s’en prenait à la reine elle-même, et dans des satires cyniques, on parlait ouvertement de ses amours avec le ministre. 1 n jour, sur la place Notre-Dame, où Anne d’Autriche avait coutume de
sc rendre tous les lundis pour entendre la messe, des filles lui crièrent : «A Naples!» On chantait sur l’air: Ah! que j’aime ma bergère! des vers «sur l’amitié que la reine porte à Mazarin». Un de ces libelles disait1 •
Pour moy je suis sans chagrin Contre Julles Mazarin :
C’est un étranger Qui veut se venger,
Je pardonne à sa haine;
Mais je voudrais bien étrangler
Notre p de reyne, o guay!
Notre, etc.
Des événements dont le Palais-Royal fut alors le théâtre, et qu’on trouvera dans n’importe quel livre d’histoire, il n’y a pas lieu de parler ici. On se rappelle les épisodes de cette triste époque, l’arrestation de Rroussel et de ses collègues du Parlement (26 août 1 648), la démarche faite le lendemain au Palais- Royal pour les délivrer, et la réponse de la reine qui, venant de prendre son copieux repas de midi, s’écria, rouge, emportée, avec des gestes de furie: «Je les rendrai, mais morts,» et se retira dans sa chambre grise, en faisant claquer la porte. A partir de ce moment et pendant les deux années qui suivent, on ne respire plus qu’odeur de guerre civile dans la maison jadis si paisible bâtie par Richelieu. Le 12 septembre 1 648, la reine emmène ses 111s à Saint-Germain, sous le prétexte que le jeune duc d’Anjou a la petite vérole et qu’il lui faut changer d'air. Elle revient à la lin d’octobre, mais le peuple gronde et Paris ne semble pas sur. Au Palais- Royal, tout le monde conseille la fuite, Mazarin qui tremble et prie, Gaston d’Orléans, l'oncle du roi, qui est blême de peur, Henriette d’Angleterre (pii a vu à Londres une révolution commencer comme celle-là et évoque devant le cardinal le destin de Strafford. Le départ fut décidé. Dans la nuit du 5 au G janvier 1649, à cinq heures du matin, Anne d’Autriche s’évada, c'est le seul mot qui convient quand on lit le récit de M",e de Motteville :
Les portes du Palais-Royal se fermèrent avec commandement de ne les plus ouvrir : la reine se releva; le maréchal de Yillcroy, à qui on donna connoissance de celle résolution quand il fut indispensable qu'il la sût, laissa dormir le roi jusqu'à trois heures du matin, puis le fil lever, lui et Monsieur , pour les faire monter dans le carrosse (pii les altendoil à la porte du jardin du Palais-Royal. La reine se joignit au roi et à Monsieur : ces trois personnes royales furent suivies du maréchal de Yillcroy, de Yillequier cl de Guilaut, capilaine des gardes de Leurs Majestés; de Cominges, lieutenant des gardes de la reine, et de M"‘e de Beauvais, sa première femme de chambre. Ils descendirent par un petit escalier dérobé qui
l. Chanson attribuée à Blot. — Bibliothèque nationale. Recueil de Maurepas, t. XXII, f° 121.
UNE EDUCATION KO YALE
de l’appartement de la reine alloit dans le jardin, et, sortant par cette petite porte qui est par-delà le rond d'eau1, montèrent dans les carrosses qui les attendoient. La reine étant au Cours, qui étoit le lieu du rendez-vous, s'y arrêta pour attendre que le duc d’Orléans, avec toute la maison royale, fût venu la joindre. Mazarin se mit dans un carrosse à six chevaux et s'en alla trouver la reine, qui l'altendoit. Le duc d'Orléans, qui avoit soupé chez le maréchal de Grammont, étant arrivé au Luxembourg, fit éveiller Madame, qui se leva toute troublée : il fit aussi lever ses filles, et toutes ensemble s'en allèrent où la reine les attendoit. Mademoiselle, fille aînée du duc d'Orléans, qui avoit été avertie par la reine même, alla se joindre, selon l'ordre qu'elle en avoit reçu, avec la famille royale. Le prince de Coudé en fit autant dans sa maison; la princesse sa mère prit la princesse sa bellefille et le petit duc d'Enghicn son petit-fils, encore au maillot, et vint de même grossir la troupe du Cours. Le prince de Conty fut aussi de la partie, et toute la maison royale étant assemblée, elle prit le chemin de Saint-Ccrmainen-Laye.
M.VIIGIEIUTE DE LORRAINE, FEMME DE GASTON D'ORLEANS (Gravure de S. A. Bolswert, d'après le por.rait peint par Van Dyek)
Ce ne fut encore qu'un faux départ, car la Cour revint bientôt au Palais- Royal quand l’année de Gaston d’Orléans et de Coudé lui eut préparé une rentrée triomphale.
11 y eut encore quelques jours de calme — calme intermittent — pendant lesquels eurent lieu diverses réjouissances au palais et les exercices dont j’ai parlé plus haut, destinés par Mazarin à amuser son royal élève, la prise du fort, la chasse dans le jardin, la brillante représentation au théâtre d'un
i. La porte donnant sur la rue des Petits-Champs.
Ballet des Eléments, dans lequel le jeune roi et son frère avaient un rôle. Evelyn en parle dans son Journal :
L'élément du feu éloil admirable; puis l’on vit Vénus descendre des nuages, et la conclusion fut le spectacle du ciel, où tous ces divers personnages se transportèrent. Mais ce qui faisoit la gloire cl le mérite de cet opéra, c'étoient les acteurs qui n'étoient rien moins que le roi de France, son frère le duc d'Anjou et tous les grands de la Cour. Le roi s'acquittait de son rôle à l'admiration de tous. La musique consistait en vingt-neuf violons, vêtus à l'antique; mais les habits des princes et seigneurs qui y jouoicnl étaient d'une richesse et d'une splendeur admirables *.
Evelyn donne comme date à cette représentation le ii mai 1 65 1 . Une tranquillité relative régnait à la Cour. L’arrestation des princes un an avant, le 16 janvier iG5o, coup de surprise accompli dans la galerie du Palais-Royal précédant la salle du Conseil, avait marqué le second acte de la Fronde et rassuré la Cour. Mais le répit fut de courte durée. Mazarin dut quitter la France, laissant la famille royale sous la garde de Gaston d’Orléans. C’est alors que se passa l’incident de Louis XIV que le peuple alla voir dormir dans sa chambre, il a été conté en détail par Mmc de Motteville. Une rumeur montait menaçante sous les fenêtres du palais. Anne d’Autriche, déjà couchée, se lève, fait doubler les gardes à toutes les portes, puis déclare qu’elle n’a nulle envie de partir à Saint -Germain, que le roi dort d’un profond sommeil. Les émeutiers ne se tiennent pas pour satisfaits :
Ils répondirent qu'ils voûtaient eux-mêmes voir le roi. Il y en eut donc qui entrèrent jusque dans le Palais -Royal, criant qu'on leur montrât le roi, et qu'ils le voûtaient voir. La reine, le sachant, commanda aussitôt qu'on ouvrit toutes les portes, et qu'on les menât dans la chambre du roi. Ravis de celle franchise, ils se mirent tous auprès du lit du roi, dont on avoit ouvert les rideaux; et reprenant alors un esprit d'amour, lui donnèrent mille bénédictions. Ils le regardèrent longtemps dormir et ne pouvoient assez l'admirer. Cette vue leur donna du respect pour lui...
Une pareille scène n’était pas faite pour rassurer Anne d’Autriche. Elle partit de nouveau à Saint- Germain, avec ses enfants, en septembre i65i, et ne rentra à Paris que le 21 octobre iG52. Cette fois, ce ne fut pas pour s’installer au Palais-Royal. Elle en avait assez décidément de cette demeure, plus agréable sans doute que le Louvre, mais que de tous côtés la foule pouvait trop facilement envahir. La reine se résolut à donner au Palais une destination nouvelle.