‹ Le Palais-Royal d'après des documents inéditsChapitre 9 sur 301 · Comte de Laboude, Le Palais- Mazarin, p · texte numérisé non relu

Comte de Laboude, Le Palais- Mazarin, p

pas précédée de pont-levis, ni escortée de chaîne et de leviers, on arrivait par une voûte sombre à une porte basse qui donnait entrée sur l'escalier. De chaque côté, des éteignoirs pour les flambeaux des escortes, des monloirs pour bûcher sur leurs selles hautes les cavaliers lourdement armés ou trop amplement costumés. On montait aux appartements par des marches roides et étroites, enroulées autour d’un pivot, et qui auraient eu besoin de plus de jour que n’en laissaient passer d’étroites lucarnes. Au premier, cet escalier en limaçon s’ouvrait sur un corridor ou sur une vaste antichambre ouverte à tous les vents comme à tous les venants, vaste carrefour qui tenait de la halle et de la rue, car on y commettait les mêmes infractions aux habitudes de la propreté et aux règles de la bienséance. On passait, par une porte trop étroite, dans une seconde antichambre trop vaste... et l’on entrait dans les appartements, les salons et la grande galerie, vaste salle de réception destinée aux fêtes qui se donnaient une ou deux fois l’an... Celle longue suite d’appartements portait les traces du passage de ces seigneurs qui « crachaient haut » pour marquer leur rang, et se permettaient de plus grandes libertés pour prouver leur indépendance. Mal éclairés le soir par de rares chandelles, ils étaient glacés en hiver, même lorsqu'une forêt brûlait dans cet antre qu’on appelait une cheminée, antre négligé par les fumistes, mais dont s’étaient emparés les artistes, pour sculpter les montants, les poignées et les énormes chenets. On marchait, on marchait longtemps avant d'arriver à la seule chambre habitée, quoiqu'elle fût tout au plus habitable...

Cette description, peu engageante mais véridique, de ces sombres et imposantes demeures du xv° siècle, comme il y en avait encore un certain nombre dans Paris sous le règne de Louis XIII, donne une idée du contraste qu’à cette époque ou dev ait commencer à y trouver entre la vie d’autrefois et les mœurs nouvelles qui se répandaient sous l’influence d’une société plus policée.

Fut-ce dans ce morose et délabré manoir de Rambouillet que le cardinal s’installa au commencement de l'hiver 1624, ou bien continua-t-il à habiter la place Royale jusqu’à la réfection de son nouveau logis? Il est difficile de se prononcer à cet égard, car les documents nous font malheureusement défaut qui pourraient élucider cette question. La plupart des historiens admettent qu'à ce moment Richelieu habita l’hôtel du Petit- Luxembourg, qui appartenait à la reine M arie de Médicis. Cela est possible1, bien que Marie de Médicis ne fit cadeau au cardinal de sa maison du Petit- Luxembourg que le 28 juin 1G27, ainsi qu’en témoigne l’acte authentique de donation que nous avons retrouvé dans l’étude d’un des notaires de Richelieu. Cet acte de donation est intéressant à lire quand on songe qu’il ne précède que d’un an la rupture violente de la

1. On possède, en effet, plusieurs témoignages contemporains qui montrent que, à cette époque de 1 ( » 2 5 - 1 0 a < j , Richelieu avait un logement au Petit Luxembourg. Bassompierre, par exemple, dit dans ses Mémoires: «Le iG mars 1G26, M. le cardinal de Richelieu étant indisposé au Petit-Luxembourg, le roi nous commanda, à nous trois maréchaux de France, d’y aller pour conférer avec lui. »

LA CONSTRUCTION DU P A L A I S - C AU D IN A L

reine avec le cardinal. Il nous donne aussi quelques détails précis sur la disposition de l’hôtel par rapport au grand palais du Luxembourg que venait de faire élever la reine et qu’elle habitait.

... Laquelle dame Reyne, est-il dit dans ce document, mémorative des grands et recommandables services de longtemps rendus à Sa Majesté par illustrissime seigneur Armand Jean Duplessis, cardinal de Richelieu, et en considération aussi que le dit seigneur cardinal avoit depuis quelques années en ça et qu’il rendoit de

LE CARDINAL DE RICHELIEU (Face et revers de la médaille gravée par J. Warin en 1630)

jour en jour au Roy et à l’État, et voulant ladite dame Reyne aucunement tesmonier la satisfaction qui lui en demeuroit et le ressentiment qu’Ellc en avoit en son particulier, a volontairement donné, cédé, quitté, transporté et délaissé du tout des lors et toujours par donation pure, simple et irrévocable, faite entremise audit seigneur cardinal de Richelieu, à ce présent et acceptant pour lui, ses hoirs et ayant cause les héritages et lieux cy après déclarés assis au faubourg Saint-Germain des Prés, rue de Vaugirard; c'est à scavoir la maison dite vulgairement le Petit Palais de la Reyne, autrement l’hotel de Luxembourg, consistant en cour sur le devant, petite galerie et trois corps de logis, parterre derrière clos de murailles, le tout faisant partie de l’acquisition que icelle dame Reyne avait faite du feu seigneur de Luxembourg, l'autre partie de laquelle acquisition est employée au grand palais de Sa Majesté et partie d'iceluy, plus le lieu et place que S. M. avoit acquis de M. de Lassy, huissier des requêtes du Palais, en laquelle place il y avoit qques vieux bâtiments que S. M. avoit fait abattre et démolir et y avoit fait construire de nouveau un corps de logis appliqué à deux grandes salles hautes et basses avec un g'1 escalier et une grande écurie et aultres bâtiments, grande cour entre-deux, lesquels corps de logis et escaliers joignant cl attenant l'un des corps de logis du petit Palais, et ladite écurie et autres bastiments étant lors en ladite place, les dits lieux et héritages aboutissant par derrière au dit grand Palais

de S. M. d’autre bout par devant à la rue de Vaugirard, d’un coté au dit grand Palais une espèce de cour au-devant, parterre, entre-deux, pour faire et disposer des dits héritages et lieux par le dit seigneur cardinal, ses heritiers ou ayant cause, comme de chose à eux appartenante, avec déclaration que s’il plaisoit au Roy et à ses successeurs Roys joindre et unir ledit petit Palais, maisons et bastiments de nouveau faits et généralement toutes les choses cy-dessus données au grand Palais, ils aient la faculté de le faire toutesfois et quantcs que bon leur semblera en payant préalablement au dit sieur cardinal et à ses héritiers ou ayant cause la somme de 90,000 livres tournois, laquelle faculté ne pourra invalider la dite donation ni préjudice à icelle, la dite donation faite et passée devant les s" Parques et Guerneau le 28 juin 1627.

La question de savoir où Richelieu fixa son domicile pendant qu’on construisait sa maison de la rue Saint-Honoré reste, malgré tout, un peu incertaine. Ce qu’011 peut dire, ce qui parait ressortir des quelques témoignages épars dans les Mémoires des contemporains, et en confrontant les dates, c’est qu’il se déplaça plusieurs fois. Tout d’abord, il est probable qu’il voulut utiliser immédiatement l’hôtel acquis en 1624 de la veuve de Fresne. La preuve, c’est qu’il se bâta d’y faire faire un premier aménagement, comme l’indique un compte de dépense, daté de 1626, relatif à la décoration de sa chambre par le peintre Duchesne, et que nous trouvons dans les papiers de son secrétaire Le Masle 1 :

Parties de la despence faite par moy Nicollas Duchesne, peintre, pour les peintures et dorures faictes pour Monseigneur le cardinal de Richelieu en sa maison de Limour et de Paris, jusqu’à présent dixième janvier mil VP XXVI...

Plus la chambre de Monseigneur le cardinal en sa maison à Paris, ung platfond contenant deux travées et demye, enrichy de cartouches dor avec enrichissiment dor, et deux auvalles garnies de tableaux, alentour d'aultres tableaux où sont peints de petits enfants, cartouches a fond d’azur avec festons decorez; revient le tout à la somme de XViii cents livres.

Tandis que ces travaux étaient en cours, le cardinal logeait au Petit- Luxembourg; Bassompierre l’y vit à cette époque. Mais, en 1629, il était certainement installé rue Saint-Honoré, dans son hôtel, qu’il quitta un moment, en i633, pour faire place aux maçons, quand il prit la résolution de l’agrandir. C’est ce que déclare formellement Guy Patin, qui écrit à Belin, le 20 mars i(333 : «Le cardinal quitte sa maison de la rue Saint- Honoré, où on va bastir puissamment, pour aller demeurer à l’Arsenal. »

En tout cas, ce qui est certain, c’est que Richelieu ne paraît pas avoir conçu tout d’abord le projet de la construction du Palais -Cardinal d’après le

1. Documents pour servir à l'histoire de l’Hôlel-Dieu, par Biuèue, t. IV, p. a<j8.

LA CONSTRUCTION DU PALAIS-CARDINAL

vaste programme arrêté ensuite par lui. Il semble, au premier moment, n’avoir eu qu’un but, se rapprocher de Louis XIII, sans bien savoir ensuite comment il organiserait sa demeure. Ce n’est qu'après coup, et lorsqu’il sentit sa situation grandir, qu’il forma le projet d’un palais. Voilà ce qui résulte de l’examen des documents que nous publions ici1 et qui sont mis au jour pour la première fois dans leur intégralité. C’est la liste complète des acquisitions faites par Richelieu, de 1G2/1 à 1 643 , pour l’édification du Palais-Cardinal. Cette liste a été dressée tant d’après les pièces originales contenant les contrats de vente déposées chez le notaire de Richelieu, que d’après les copies de ces documents que nous avons trouvées aux Archives nationales3. Fdle nous montre que le ministre dépensa rien que pour les terrains près d’un million de livres, ce qui ferait six millions de francs de noire monnaie d’aujourd’hui. Pour l’intelligence de ce qui doit suivre, nous prions le lecteur de se reporter à cette liste, que nous avons disposée en un tableau chronologique contenant l’analyse sommaire de chaque contrat.

Grâce à ces documents, qui n’avaient pas encore été publiés d’une façon complète, il devient facile d’élucider le problème dont les historiens du vieux Paris n’ont jamais pu donner une solution satisfaisante : nous voulons parler de la façon dont étaient occupés exactement, au moment où Richelieu les acheta, les terrains sur lesquels fut bâti le Palais-Cardinal. Dans ses Antiquités de Paris, Sauvai se borne à dire qu’il fut construit « sur les ruines des hôtels de Luxembourg et de Rambouillet », ce qui 11’est qu’une maigre parcelle de vérité, puisqu’en réalité le palais prit remplacement non seulement de ces hôtels, mais de plusieurs autres encore. Piganiol, lui, qui vient après Sauvai, n'est pas moins incomplet en affirmant que ce fut sur les terrains occupés auparavant « par les hôtels de Rambouillet et de Mercœur », ce qui est simplement jouer sur les mots, l’hôtel de Rambouillet ayant été pendant quelques années, comme on l’a vu plus haut, la propriété des Mercœur. Quant à Vatout, il 11’a fait que répéter, dans son Histoire du Palais- Royal, ce qui avait été dit avant lui, et Ed. Fournier, dans Paris à travers les âges, malgré tout son esprit critique, n’a pu suppléer aux renseignements qui lui manquaient. Nous savons maintenant, par les documents que nous mettons en lumière, à quoi nous en tenir absolument, et nous pouvons sans difficulté reconstituer, avec les pièces en mains, la topographie de cet emplacement en 162/b

A cette époque, ce quartier de Paris formait une des extrémités de la ville et touchait à l’ancienne enceinte élevée par Charles V, laquelle, butant

1. Voir nos Documents justificatifs à la fin du volume : Acquisitions du cardinal de Richelieu.

2. Archives nationales, papiers des princes d’Orléans, R4, 281.

sur les galeries du Louvre, en face la Tour-de-Bois, se dirigeait, par la porte Saint-Honoré, la porte Montmartre sur ce que nous appelons aujourd’hui la ligne des boulevards, pour venir aboutir à la porte Saint-Antoine, en englobant l’Arsenal. Son nom de Saint-Honoré lui venait de ce qu’en 1204 un nommé llcnold Cherey avait fondé en cet endroit, en l’honneur d’un évêque d’Amiens, saint Honoré, une chapelle qui était devenue une véritable église collégiale près de laquelle s'étaient élevés d’abord le collège des Bons- Enfants, dont les bâtiments, débordant sur la ruelle de ce nom, avaient fini par la fermer, et quelques maisons autour d’un carrefour orné d’une croix où aboutissait la rue des Petits-Champs. C’est à l’angle de la ruelle que se trouvaient les débris du vieil hôtel d’ Armagnac, qu’on avait morcelés pour en faire divers bâtiments de rapport. Peu à peu, une agglomération de maisons, plus ou moins séparées par des jardins ou des terrains restés sans emploi, était venue remplir le triangle formé d’un côté par le rempart qui, partant de la porte Saint-Honoré, se dirigeait de biais sur le point où se trouve aujourd’hui la place des Victoires, de l’autre par la rue Saint-Honoré, enfin par la ruelle des Bons-Enfants.

Le voyageur qui, en iGaâ, serait entré dans Paris par la porte Saint-Honoré aurait trouvé d’abord une espèce de carrefour constitué par la rue Traversante, la rue de la Butte, conduisant sur le chemin extérieur de l’enceinte, qu’on nommait Pail-Mail, enfin par la rue Saint-Honoré, allant en ligne droite jusqu’au cœur de la ville. En suivant celle-ci, il aurait vu immédiatement à sa gauche, à partir du rempart, une suite de maisons inégales, assez pittoresques d’aspect et posées en bordure. Ce sont ces maisons et leurs dépendances qui occupaient l’espace sur lequel fut élevé le Palais-Cardinal. Nous allons les décrire successivement en remontant de la porte Saint-Honoré (qui se trouvait à peu près où est aujourd’hui la rue de l’Echelle, un peu plus loin que la place du Théâtre -Français) jusqu’à la rue des Bons-Enfants :

i° La Maison de l'Ours, qui appartenait à un maître des requêtes, M. de Verthamont, lequel venait d’en hériter de sa tante, Magdeleine Boucher, veuve de Ribaut, sieur de Breau, ancien intendant des finances. Elle se distinguait par une grande enseigne représentant un ours, et comprenait deux corps de logis, avec des dépendances desservies par un escalier extérieur dans une cour contiguë à l’hôtel de Rambouillet. Le bâtiment du fond se prolongeait jusqu’aux remparts, avec une porte de sortie de ce côté.

2° La Maison du Chapeau-Rouge, désignée ainsi à cause de son antique enseigne. Elle était la propriété d’un certain Jean Tiffonet, et ne mesurait pas plus de quatre toises1 de façade. D’un côté elle touchait à la maison de i. La toise valait 2 mètres, exactement 199 centimètres.

LA CONSTRUCTION DU PALAIS-CARDINAL I y

l'Ours, de, l'autre à la maison du Cygne. Elle avait une profondeur d’environ douze toises, en comprenant le jardin qui était borné par l’un des murs de l’hôtel Rambouillet. Le derrière de cette maison forma plus tard l’emplacement réservé par le cardinal pour le passage allant de la rue Richelieu à son jardin.

3° La Maison du Cygne, propriété des Quinze-V ingts, et qu’on distinguait par son enseigne, comme un très grand nombre de maisons de Paris à cette

LE PALAIS -CARDINAL, DU COTÉ DU JARDIN (D’après l’estampe d’Israël Silvestre)

époque. Elle n’avait guère plus de quatre toises de large, ainsi que la précédente.

4° Hôtel de Fresne, dit Hôtel de Rambouillet, qui n’avait à cet endroit sur la rue Saint-Honoré qu’une vue assez étroite. On y accédait par une grande cour au fond de laquelle était, à gauche, l’hôtel proprement dit, entouré par les maisons que nous décrivons, c’est-à-dire maison de l’Ours, maison du Chapeau- Rouge, maison du Cygne et maison de l’Hermine, sans parler de ce qui se trouvait derrière, c’est-à-dire les jardins de la maison du Tripot, un bâtiment servant aux écuries de Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans, et une partie du manège Benjamin.

5° La Maison de l'Hermine, appartenant à l’hôpital royal des Quinze- 4 ingts. Elle était très vaste et comprenait plusieurs corps de logis, cours et jardins bornés sur le devant par la rue Saint-Honoré, à droite par le manège Benjamin et une petite maison appartenant au sieur Lambert, à gauche par l’hôtel Rambouillet, au tond par les remparts et la maison du Tripot, que possédait la veuve Cantô. L’acte d’acquisition par Richelieu de la maison de l’Hermine lut fait en 1O27 en présence du cardinal de La Rochefoucauld, grand-aumônier de France et, en cette qualité, supérieur de l’hôpital des Quinze-Yingts.

Tf 1 • LE palais -royal.

6* Ma isons Louis Lambert , du Tripot et du Pourcelet. Ces trois maisons étaient voisines. La première touchait à la maison de l’Hermine, et d’autre part à la maison des Trois -Pucelles. Elle n’occupait qu'un petit espace, bien qu’elle fût divisée en deux corps de logis. La seconde était en retrait. Elle avait un jardin un peu plus loin, du coté des remparts, derrière le manège Benjamin. La troisième, dite maison du Pourcelet, puis maison de la Digue, joignait par un côté la maison du Tripot de la veuve Cantô.

7° Maison des Trois- Pucelles, dont Tallemant des Réaux a parlé dans ses Historiettes en racontant les difficultés que le cardinal rencontra pour l’acquérir. Cette maison, divisée en trois corps de logis, appartenait à un sieur Avenat et formait un des côtés de ce qu’on appelait la Court-au-ris, ou Cour Orry.

8° Académie Benjamin . Le fameux écuyer académiste Benjamin de Ilanniques occupait à cet endroit un grand emplacement, avec ses écuries et son manège, le préau servant aux exercices des seigneurs qui fréquentaient son établissement, la piste oii l’on courait la bague, etc. Ce manège s’ouvrait sur la rue Saint-Honoré et occupait plusieurs bâtiments ayant fait partie de l’ancien hôtel d’Armagnac; il se continuait presque jusqu’au bout de la rue des Bons-Enfants, oii aboutissait la rue Baliffre, et s’étendait à gauche, derrière les maisons du Cygne, de l’Hermine, de Lambert et des Trois-Pucelles, jusqu’à l’hôtel Rambouillet, en venant toucher aux Remparts. 11 nous semble utile de reproduire la description de ce manège d’après l’acte d’acquisition du iG juin i G 3 3 , pour bien déterminer sa situation :

... Grande maison, seize à Paris en ladite rüe des bons Enfants, consistant en plusieurs corps de logis et bastimens, scavoir : un grand corps de logis sur le devant de la rue des Bons Enfants; un autre corps de logis, en face, et au bout d'une grande cour carrée; un troisième grand corps de logis, régnant depuis celui de devant, jusqu’à celui de derrière et par delà iceluy, tenant lesdits corps de logis de devant et derrière, du côté à main gauche, entrant à ladite maison, à l'hostel de mond. seigneur cardinal, et à celui de M. le maréchal d'Eslrée, et d’autre coté, tenant ledit troisième corps de logis qui est le long de ladite cour sous lequel est une galerie à la maison appartenant à [resté en blanc dans l'acte ] à présent tenue

et occupée à titre de loyer par le sieur mis de la Boullaije, au bout duquel corps de logis est en face une grande place carrée non pavée, tenant d’une part entrant jcelle à main dextre aux maisons appartenant aux sieurs de Machault, à Mademoiselle de Vitry, tante de monsieur le maréchal de Vitry, et à mademoiselle de Longueville, tante de monseigneur le duc de Longueville, que naguère on appelait l’hotel de Gonzague, et d’autre coté à une grande place, qui etoit un petit bois où il y a encore à présent plusieurs grands arbres. En l’un des coings de laquelle grande place, il y a un pavillon de charpenterie contre lequel il y a une porte pour entrer au bois, dans lequel bois il y a deux grandes constructions de charpenterie où se fait l’exercice de ladite Académie, proche de l’un desquels bastiments de charpenterie

LA CONSTRUCTION DU PALAIS-CARDINAL

est une montée à découvert pour monter en une longue place autour de laquelle place dame Anne de Bcauvilliers, dame de Fresne (au lieu et droit de laquelle est à présent mond. seigneur cardinal) s'estoit réservé un passage, laquelle place acquise par le dit sieur Benjamin de messieurs de la Ville qui sert à courre la bague, attenant le long des remparts de la Ville, au bout de laquelle course est une grande place et un grand pavillon qui a une porte cochère pour entrer et sortir dans la rue Bal iflre, qui est au bout de la rue des Bons Enfants1.

90 La Court Orris ou Cour Orry. — Cette cour, dont on croit que Pierre (l’Oris, général des finances sous Louis XI, avait donné le terrain, débouchait sur la rue Saint-Honoré par un étroit passage situé à peu près a l'endroit où s’ouvre aujourd’hui la rue de Valois, qui devait plus tard devenir le cul-de-sac de l’Opéra, et communiquait, en tournant à droite, avec la rue des Bons- Enfants. Ed. Fournier, dans Paris à travers les âges , indique comme se trouvant dans la Cour Orry les maisons de la Fleur de lys, de Y Image Notre- Dame, du Gros- Tournois, l’hôtel du Monteu ou du Quoquibus. Mais les documents dont il a tiré ces détails sont sans doute d’une époque antérieure et ne s’adaptent plus à la date de 162/4» car les actes d'acquisition de Richelieu pour les maisons de la « Court Orris » 11e font mention d’aucun de ces noms pittoresques ; ils indiquent seulement le nom des propriétaires, de sorte qu’il nous est difficile d’identifier ces immeubles. Il y avait d'abord les deux maisons vendues au cardinal par J. d’Aumont le 17 mars i636, et sept autres maisons acquises en l'année 1639, l’une de la veuve Pavic, faisant le coin de la Cour Orry, et appelée maison Pavie, les autres de Mathieu de Gisancourt, maître serrurier, de Louis Boudichon, de Claude de Là Dehors, des héritiers Dupuis, enfin du brodeur Mignot.

io° Hôtel d'Estrées, à l’angle de la rue des Bons-Enfants. Il comprenait plusieurs corps de bâtiments assez vastes qui avaient jadis fait partie de l’ancien hôtel d’ Armagnac. Du morcellement de cet hôtel considérable au xv° siècle était resté un hôtel qui passa, au dire de Sauvai, vers i5oo, aux ducs de Brabant et Juliers, puis à Marie de Luxembourg, femme du duc de Mercœur, qui le vendit en i6o5 au marquis d’Estrées2.

Telle était la physionomie de celte partie de la rue Saint-Honoré en 1624, au moment où le cardinal de Richelieu contracta ses premières acquisitions pour la construction de son hôtel. Pour comprendre celte description, le lecteur peut s’aider du plan ci-joint que nous avons fait dresser. Il nous reste maintenant à indiquer ce qu’étaient les terrains situés derrière les maisons ayant façade

1. Archives nationales, papiers des princes d’Orléans, 10, 281.

2. On l’appela longtemps l’hôtel Luxembourg. C’est ce qui explique en partie l’affirmation de Sauvai que le Palais -Cardinal fut bâti sur les ruines des hôtels Rambouillet et Luxembourg.

sur la rue ou au delà de la ligue des remparts. Depuis la porte Saint-Honoré jusqu’à la porte Montmartre, sur l’espace qu’occupent actuellement la rue Richelieu, le jardin du Palais-Royal, la rue Advienne, la Bourse, etc., ce n’étaient que des champs appartenant à divers* particuliers, dont les archives nous ont gardé les noms: Pierre Raisneau, Clément Metizcau, le peintre Simon Youet, Louis Barbier, Lemenestrel, Parrain, etc. Le cardinal en acheta une grande quantité. Ceux qui étaient le plus rapprochés de la porte Saint-Honoré étaient désignés sous le nom de Clos Gergeau et appartenaient en majeure partie à l’architecte Clément Métizeau, (pii y avait une maison bien construite, presque neuve, avec un beau jardin clos de murs : la propriété comprenait en tout 2,100 toises de terres. Elle fut acquise le u avril 1 634 pour la somme de 58,i 32 livres. Puis venait un autre terrain de 3oo toises qui était au bout de la rue Traversante et touchait par un autre côté à la rue de la Butte : il se trouvait à la hauteur oii est aujourd’hui le théâtre du Palais-Royal, et appartenait à Antoine Lemenestrel, qui y avait établi un mail où venaient parfois jouer les clercs de la basoche; il fut vendu 9,700 livres. Contigu à celui-là était un terrain donné à Louis Barbier (1,220 toises), l’entrepreneur chargé en i033 de la démolition des remparts de ce quartier; il fut acquis par le cardinal pour 43,920 livres. Un des lots les plus importants fut acheté à Pierre Raisneau; il consistait en plusieurs pièces de terre : l’une aboutissait d’un côté à la rue de la Butte et de l’autre à la rue du Pail-Mail, non loin de la porte Saint-Honoré, où commence aujourd’hui l’avenue de l’Opéra; une deuxième allait de la rue Traversante à la rue du Clos-des-Marais; une troisième, fermée par un mur bas, longeait une partie de la rue Traversante, et contenait la maison de Raisneau, avec écurie et grenier. Le tout, d’une étendue de 1,875 toises, fut vendu 42,800 livres. C’était en cet endroit que se tenait depuis des années le marché aux chevaux.

On voit par là que le cardinal, contrairement à l’opinion émise par quelques historiens, ne se fit pas donner par le roi une bien grande quantité des terrains sur lesquels il établit et la rue Richelieu et ses jardins : il en paya bel et bien la plus grande partie à bons deniers comptants. Ce qu’il se fit attribuer, c’est exactement l’emplacement même du rempart qui coupait en ligne diagonale le jardin qu’il projetait , c’est-à-dire une longueur de 110 toises sur 4o toises de largeur. Ce cadeau lui fut fait lorsqu’il eut décidé d agrandir l'enceinte de la ville et de combler les fossés creusés sous Charles A : il obtint ainsi une superficie qui ne fut pas de moins de 4,4oo toises, d’après le texte même du « Brevet de don », que nous reproduisons ici :

Août i633. Brevet de don par le Boy au cal de Richelieu dune place de 110 thoises de long sur 4o de large (4,4oo thoises superf.) à prendre à 1 endroit

RECONSTITUTION DE ^EMPLACEMENT OU FUT CONSTRUIT LE P A LAIS -CARDINAL TEL Qu’iL ETAIT EN l6:î'| 1 ver. l'indication des maisons ci terrains que Richelieu acheta de différents particuliers

LA CONSTRUCTION t> U PALAIS-CARDINAL

JACQUES LE MERCIER, ARCHITECTE DU PALAIS - CARDIN AL ^D’après le portrait de Philippe de Champagne)

où étoient naguères les anciens remparts el fossés de la Ville, tirant de la porte Saint Honoré à celle de Montmartre, vis-à-vis le derrière de l’Hôtel Richelieu, afin de donner moyen au dit cardinal d'accroître avec la d. place et autres y adhérentes qu il a acquises, 1 enclos du jardin de son hôtel, le dit brevet registre au greffe de ville de Paris le 8 novembre i634

i. Archives nationales, R A, 281

Lorsque Richelieu acheta, en 1624, l’hôtel Rambouillet, prévoyait-il déjà la mesure qu’il comptait prendre de faire combler les fossés pour l’agrandissement de l’enceinte? Ses calculs allèrent -ils plus loin encore, et eut-il, comme l’insinue le comte de Laborde1, la pensée qu’une fois propriétaire de ces espaces, de ces champs qui prendraient forcément une grande valeur aussitôt que lui, ministre, « les aurait vivifiés par son voisinage, » il resterait maître de la spéculation en les revendant par parties comme il lui conviendrait? Les dates des contrats d'acquisition (voir à la fin du volume les Pièces justificatives) permettent de répondre sans réplique que cette idée n'a pas dû venir à l’esprit de Richelieu par la bonne raison que, lorsqu’il acheta les terrains entourant l’ancien hôtel Rambouillet, — qu’on appelait depuis lors l’hôtel Richelieu, — la démolition des remparts était déjà commencée. S’il avait songé à entreprendre une pareille spéculation, ce n’est pas en iG34 qu'il aurait acheté de Métizeau, de Lemenestrel, de Raisneau et des autres, les vastes champs situés hors les murs d’enceinte, mais deux ou trois ans auparavant, c’est-à-dire à un moment où la mesure n’était encore qu’à l’état de projet.

Au surplus, il est une remarque fort intéressante que, suggère l’examen chronologique des acquisitions du cardinal et qui a sa place ici : c’est qu’elles indiquent nettement quatre phases dans les projets de construction de son palais. La première phase va du 7 septembre 1G24 au 7 septembre 1G28. Le ministre, durant ces quatre ans, se contente de l'hôtel Rambouillet, sans paraître nourrir d’autres desseins plus grandioses. Il se préoccupe seulement d’en dégager les abords, et achète pour cela coup sur coup les maisons qui, sur le côté droit, lui sont directement mitoyennes et gêneraient les développements qu’il veut donner à la reconstruction de l'hôtel où il fixe son logis : ce sont les trois maisons de l’Hermine, de Lambert et de la veuve Cantô. Puis les choses restent en l’état durant une période de cinq années. Ce 11’est qu’en i633 que le cardinal témoigne, par des acquisitions aussi nombreuses que méthodiques, de toute l’étendue du plan qu’il a conçu pour son palais. C’est la deuxième phase. A ce moment la mesure est définitivement prise de reculer jusqu’aux boulevards la limite de l’enceinte et de combler les fossés du rempart de Charles V. Il n’hésite plus à s’assurer assez d’espace pour le monument lui-même et pour isoler celui-ci dans un véritable parc. Du iG juin iG33 au G novembre iG34, il acquiert non seulement le pâté de maisons qui s'étend jusqu’à la rue des Bons-Enfants, ainsi que les diverses habitations qui sont dans cette rue, telles que l’Académie Benjamin, la maison de M. de Machault tenant à l’hôtel Mélusine, etc., mais encore les terrains vagues qui s’étendent en dehors des remparts. Ce fut le moment le plus actif de la

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