LA. DUCHESSE DOUAIRIERE D ORLEANS TANTE DE « MONSIEUR
(D'après l’émail de Petitot)
s'imposer et prendre de l’ascendant â la Cour de France, bien que son mari ne l’y aidât guère. Dans sa Correspondance , d’un tour si alerte, si vif, où elle parle avec tant de bonne humeur et de Finesse des hommes et des choses qu’elle voyait à Versailles, à Saint-Cloud ou à Paris, elle a tracé d’elle-même un portrait où elle apparaît sous les plus franches couleurs :
Comment s’y prit cette étonnante femme, qui avait dans l'intelligence et dans son style tout l’agrément qui manquait à sa ligure, pour réaliser urt tel tour de force? Elle ne le dit pas précisément. Ce ne dut point être chose facile de parvenir à vivre en bons termes avec son époux, à qui elle déplaisait et qui ne le cachait pas, comme aussi de prendre son rang, de se faire aimer et rechercher par cet essaim de femmes aimables et coquettes de Versailles, si différentes d’elle sous le rapport de l’éducation et des goûts?
Son aumônier, l’abbé de Saint-Geri de Magnas, a rendu, avec raison, hommage à la «droiture qui l’a si fort distinguée pendant sa vie». C’est à cette vertu qu'elle dut d’avoir raison des difficultés de sa situation. Introduite à la Cour de France par sa tante, l’illustre princesse palatine Anne de Gonzague, ell c 11e lui ressemblait pas pour l’esprit, pour b? don d’insinuation adroite. Succédant, en outre, a la première Madame, elle en était exactement tout le contraire pour les manières, le tour des pensées, la délicatesse des goûts qui étaient si français chez Henriette et qui restèrent complètement allemands
T. I. LE PALAIS - ROYAL
LE PALAIS-hOŸAL
jusqu’à la fin chez la seconde. On 11c put tout d’abord s’empêcher de les comparer l’une à l’autre. « Hélas ! » s’écriait M"‘e de Sévigné, en parlant de la nouvelle venue, « hélas! si cette Madame pouvoit nous bien représenter celle que nous avons perdue! » Au lieu d’une fée légère, on vit la femme épaisse qu’a dépeinte Saint-Simon, ((bonne et fidèle amie, sure, vraie, droite, aisée à prévenir et à choquer, fort difficile à ramener; grossière, dangereuse à faire des sorties publiques; fort Allemande dans toutes ses mœurs, et franche, ignorant toute commodité et toute délicatesse pour soi et pour les autres, sobre, sauvage et ayant scs fantaisies. » Elle adorait la chasse, les chiens, les exercices violents, et tandis que Monsieur se complaisait aux réceptions, aux bals, aux travestissements, aux jeux de cartes oii il passait tout son temps, elle, en habit de cheval et en perruque d’homme, était continuellement à chasser. Elle a raconté qu’il lui était arrivé de tomber vingt-cinq fois de cheval; un jour elle se démit le bras. Gela 11e l’arrêtait pas. Sans aucun souci de plaire, n’ayant pas la moindre coquetterie, l’honnêteté même, la fidélité et l’honneur, elle avait précisément le tempérament viril qui manquait à son mari. On lui demandait un jour pourquoi elle 11e donnait jamais un coup d’œil au miroir en passant : «C’est,)) répondit-elle, «parce que j’ai trop d’amour-propre pour aimera me voir laide comme je suis. » Dès la naissance de son premier enfant, le duc d’Orléans lui demanda de faire chambre à part : elle accepta avec bonne humeur celte séparation, d’autant plus, dit-elle, que «c’étoit fort ennuyeux que de dormir auprès de Monsieur; il 11e pouvait souffrir qu’on le troublât durant son sommeil; il falloit donc que je me tinsse sur le bord du lit, au point (pie parfois je suis tombée comme un sac»'. Menant de front les pratiques de dévotion et celle de la débauche avec ses mignons comme le chevalier de Lorraine, son époux avait, au lit, des habitudes singulières sur lesquelles Madame nous donne un détail bien piquant. Voici le récit qu’elle en fit, longtemps après la mort du duc d’Orléans, en 1720 :
Monsieur a toujours fait le dévot. Il m’a fait rire une fois de lion cœur. Il apportait toujours au lit un chapelet d'où pendoit une quantité de médailles, et qui lui servoit à faire ses prières avant de s’endormir. Quand cela étoit fini, j’entendois un gros fracas causé par les médailles, comme s'il les promenoit sous les couvertures. .le lui dis : «Dieu me le pardonne, mais je soupçonne que vous faites promener vos reliques et vos images de la Vierge dans un pays qui leur est inconnu. » Monsieur répondit : « Taisez vous, dormez; vous 11e savez ce que vous dites. » Une nuit, je me levai tout doucement, je plaçai la lumière (1e manière à éclairer tout le lit, et au moment où il promenoit ses médailles sous la couverture, je le saisis par le bras, et lui dis en riant : « Pour le coup, vous 11e sauriez plus le nier. » Monsieur se mit aussi à rire, et dit : « Vous qui avez été huguenote, vous ne savez
1. Cor respou lance de Madame la Duchesse d Orléans, édil. Brunet, I. [>. 3oo.
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COMPOSITION D’ANDRÉ LE NOTRE POUR LA DECORATION DU JARDIN DU PALAIS-ROYAL P’après la planche publiée par Blondel (L'Architecture française J
pas le pouvoir des reliques et des images de la Sainte Vierge. Elles garantissent de tout mal les parties qu'on en frotte. » Je répondis : «Je vous demande pardon, Monsieur, mais vous ne me persuaderez point que c’est honorer la Vierge que de promener son image sur les parties destinées à ôter la virginité. » Monsieur ne put s’empêcher de rire, et dit : « Je vous prie, ne le dites à personne'. »
Pour achever le tableau du ménage princier et le montrer dans 1c cadre de la vie intime, il faudrait parler des visites fougueuses que faisait parfois au Palais- Royal M"0 de Montpensier, laquelle, fuyant le Luxembourg qu’elle habitait avec sa belle-mère, venait prendre son cousin, Monsieur, qu’elle affectionnait, à témoin de ses querelles domestiques.
La grande Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans, ayant pris son parti de tous les mariages royaux après lesquels elle avait couru pendant sa jeunesse orageuse et que successivement elle avait manqués, était toujours un peu agitée et en l’air. Son caractère entier, bien qu’il se calmât, la mettait souvent aux prises avec la duchesse2. Il fallait apaiser ces disputes. Elisabeth-Charlotte jouait quelquefois le rôle de médiatrice. Elle y réussissait. On l’appelait la Pacifique . Malgré tout son effort et tant de qualités, il lui fallut néanmoins bien des années pour arriver à s’emparer tout à fait de l’esprit de son mari. Elle a dit elle-même :
Dans les trois dernières années de mon mariage, j'avais entièrement gagné Monsieur, mon époux; je riais avec lui de ses petites faiblesses; il en badinait avec moi sans colère, sans la moindre aigreur; il ne souffrait plus qu'on me calomniât auprès de lui. Il avait en moi une parfaite confiance et prenait toujours mon parti. J'étais précisément en train d'être la personne du monde la plus heureuse lorsque Dieu m'a séparée de ce bon prince. Au moment de sa mort, je vis s'évanouir sans retour la récompense de trente ans de peines.
Durant l’année de son second mariage, Monsieur ne fit pas exécuter de notables travaux au Palais -Royal. Faut -il présumer que sa nouvelle épouse se contenta de reprendre, sans y rien changer, l’appartement de celle qui était morte? Cette résignation n’aurait pas été banale. Les Comptes ne portent, pour 1G72, qu’une dépense de 10,396 livres, répartie entre le maçon (600 livres), les charpentiers (3,773 livres), le marbrier, le serrurier, le peintre
1. Correspondance de Madame la Duchesse d'Orléans, édit. Brunet, t. II, p. 276.
2. La seconde femme de Gaston d’Orléans, Marguerite de Lorraine, après la mort de son mari à Blois, était venue habiter le palais du Luxembourg, qu’on désigna alors sous le nom de Palais d’Orléans, avec ses deux tilles, l’une dite Mademoiselle d'Orléans, mariée en 1 06 1 à Cosme de Médicis, grand-duc de Toscane; l’autre, Mademoiselle d’Alençon, mariée au duc de Guise en 1GG7. Sa belle-tille, la grande Mademoiselle, habitait avec elle, et mourut au Palais d'Orléans le dimanche 5 avril i6g3. Quant à Marguerite de Lorraine, « duchesse douairière d'Orléans et d’Alençon, » elle termina également ses jours au Palais d'Orléans en 1G71. La Bibliothèque de l’Arsenal conserve d’intéressants manuscrits remplis de détails sur les dépenses de sa maison, ses domestiques, ses fournisseurs, ses achats, etc. (manuscrit '121 4)-