AGLAÉ
Une riche marchande de la rue du Roule avait deux filles très-jolies : elle maria l’aînée à un intrigant, qu’elle crut un bon parti, lequel en eut une fille, et fit mourir la mère de chagrin.
Cette enfant fut élevée au couvent jusqu’à l’âge de dix-huit ans, que sa grand’mère maternelle mourut. Le père alors, profitant de l’inexpérience de sa fille, la tira du couvent, et s’appropria tout son revenu, qui était d’environ six mille liv. C’était une trouvaille, pour un joueur, un chevalier d’industrie, qui, depuis quinze ans, ne vivait que d’escroqueries. Il joua, perdit. Mais comme il ne pouvait toucher aux fonds, il eut l’infâmie de chercher une ressource dans la beauté de sa fille.
Pour parvenir à réaliser son horrible dessein, il voulut qu'elle eût une faiblesse honteuse, et voici comme il s’y prit. Il fit voir sa fille à une matrulle célèbre. Cette femme vint à la maison, comme une connaissance honnête et, après une sorte d’intimité, demanda quelquefois Aglaé, à laquelle on procura le divertissement du spectacle, chez Audinot et Nicolet, ces corrupteurs des mœurs publiques qu’ils attaquent dans la classe la plus séductible et la plus utile de la société. Ces spectacles obscènes égayèrent la vertu d’Aglaé. On la fit trouver à quelques soupers de parties : mais elle ne vit pas encore l’arrière-scène. Enfin, un soir, on l’enivra, et elle passa la nuit avec un homme !...
Ce libertin fut si content d’Aglaé, qu’il offrit de l’entretenir. On l'y fit consentir avec adresse. Elle retourna chez son père. L’entreteneur pourvoyait aux besoins de sa maîtresse, et le père consumait tout le revenu. Il emprunta même quelques sommes à l’amant de sa fille. Celui-ci se lassa de prêter, et fit sortir Aglaé de la maison. Le père l’attaqua en rapt, pour avoir de l’argent. L’entreteneur prouva qu’il avait trouvé la demoiselle dans un lieu public. Alors le père coupable et dénaturé dénonce sa fille, et la fait mettre à l’hôpital...