PREMIÈRE PARTIE
devint grosse de moi, par lui; ce qui l'éloigna. Elle me donna le jour à 15 ans 2 mois. Elle demanda des secours à mon père , en lui annonçant que j’étais d’une si jolie figure qu’elle aurait voulu m’élever. Mon père, qui était fort bien avec le lieutenant de police, lui fit dire de bouche que si elle lui écrivait encore une fois, il la mettrait à l’hôpital de la Salpêtrière, pour le reste de ses jours. Ma mère se tut, et ne pouvant me nourrir, elle me donna pour surnuméraire à une grosse brune, sa voisine, qui, bien qu’elle nourrit, était encore obligée de perdre son lait. J’eus ce surplus, et elle me traitait à peu près comme ces petits chiens dont se servent d’autres femmes. Je tetai dix-huit mois, sans presque prendre d’autre nourriture.
A cette époque, ma mère, qui était devenue fille publique, me fit une marque, et me porta sur les marches de l’Eglise des enfants trouvés, où elle me laissa. Elle avait à peine tourné le dos, qu’un chevalier de Saint-Louis vint à passer. Il m’entendit, non crier, mais jaser. Il vint à moi, et me trouvant bien mise, il fut surpris de mon exposition ! Il était une heure du matin. Il faisait un beau clair de lune ; il me prit dans ses bras, me regarda, et me trouvant jolie, il m’emporta.
Un fiacre le suivait ; il m’y plaça, et je fus mise,
à ce qu’on m’a dit depuis, sur les genoux d’un commissaire en robe.
Le chevalier de Saint-Louis était mon père lui même, qui allait faire une capture. Cette capture était une femme. On entra chez elle ; on la prit, on la conduisit à la Bastille. J’étais toujours là. La dame pria instamment qu’on me laissa avec elle. Mon père, qui sans doute la voulait favoriser, ne dit pas que j’étais une enfant trouvée, et le gouverneur de la Bastille, ce même Delaunai , qui vient de périr si malheureusement, me croyant à la dame prisonnière, consentit à la sollicitation du bon M. Delolme, si cruellement massacré dans les bras d’un ami, à me laisser avec elle.
Je suis restée cinq ans à la Bastille. J’en sortis avec la dame, à six ans et demi.
Cette femme était une intrigante qui donnait à jouer. Elle me garda chez elle, et me fit pas'ser pour sa nièce... J’oubliais de vous dire, qu’elle avait trouvé sur moi un billet de ma mère, dans lequel étaient toutes les circonstances relatives à mon origine. Mon père n’avait pas vu ce billet, et l’on n’avait pas visité mes langes. Mad. San go in, surprise d’avoir la fille de son ennemi, et d’une femme devenue célèbre depuis cinq ans, ne parla pas, durant sa détention, de peur qu’on ne la pri-