CÉCILE ET ROSETTE
Quand on voit la jeunesse et la beauté, corrompues. on doit présumer qu’il existe des causes puissantes de cet excès de dépravation.
Une fille comme il faut, qu’on appelait Ninette. s’était mis dans la tête de ne jamais se marier, et d etre une seconde Ninon. Mais elle manquait des principaux moyens, fortune et beauté. Elle commença l’exécution de son projet par le côté le plus facile ; elle fut galante.
Parmi ses amants ; il y eut un poète, jeune alors, d'une assez jolie figure, et très-exalté. Ninette se prit de belle passion pour cet Ovide nouveau, et de leur érotico-platonique intimité, naquit une fille angélique, plus belle que sa mère, et libertine
LE PALAIS ROYBL
comme son père. L’amant fut enchanté d’être père par sa jeune Muse. Celle-ci en était au désespoir, et pressa vivement Ovide de la garantir des suites physiques de leurs doux embrassement. Le poète imagina des moyens si gauches, que la belle fut obligée de se confier à sa mère. Celle-ci fut touchée de la situation embarrassante de sa fille, situation qui avait été la sienne, à l’âge de Ninette ; elle lui servit de sage-femme.
Aussitôt après la naissance de la petite Cécile, on confia cette enfant au père, qui avait loué une petite chambre dans la maison voisine : il y mit sa fille, avec une petite gouvernante, de quinze à seize ans. Ovide et Ninette étaient remplis de la lecture de Jean-Jacques-Rousseau, ils avaient formé leur plan, depuis que la discrète maman de Ninette avait reçu l’aveu de sa fille avec indulgence. On avait percé un mur mitoyen, pratiqué une porte recouverte de la tapisserie, et la jeune maman venait allaiter sa fille. Son plus grand plaisir, dans ce nouveau genre de vie, était de se faire surprendre par Ovide, dans une de ces attitudes maternelles, si touchantes en peinture. Et alors, il fallait entendre les belles choses que se disaient les deux spirituels amants !... Mais, hélas ! dans notre siècle, que les hommes sont immoraux ! Que les
PEMIÈRE PARTIE
femmes sont peu fidèles! Que les filles sont séductibles !
Un jour, il y avait un grand dîner chez Ninette. Elle ne peut venir auprès de sa fille, à l'heure accoutumée, et Ovide se trouva seul avec la gouvernante. Celle-ci était d’une jolie figure. Ce jour là surtout, elle s’était appropriée, par l’ordre de sa maîtresse ; qui devait, à la fin du dîner, faire apporter sa fille à la Compagnie, comme une petite orpheline, dont elle prenait soin. 11 y avait, entr’autres , dans la compagnie , un célibataire fort riche, appelé M. De Blemont : Ninette espérait le toucher pour l’enfant, et l’engager à se charger de la dépense de son éducation. On va voir sur quoi la jeune maman était fondée. Mais revenons.
Rosette , la petite gouvernante de seize ans, était appropriée, et fort appétissante. Ovide, non cet Ovide délicat de l’ancienne Rome, mais le grossier Ovide parisien, fut sensuellement touché des charmes de Rosette, et dans une effervescence plus que poétique, malgré la vue de sa fille, il commit l’inconvenance de vouloir lui donner pour sœur, l’enfant d'une chambrière... Rosette se défendit. Mais quelle est la fille ou la femme qui puisse résister à un Ovide?... Il était fort occupé de son ac-
tion, lorsque Ninette vint pour allaiter sa tille, et la montrer ensuite.
Elle fut très-surprise des attitudes qu’elle entrevoyait ! Elle écouta et , convaincue que sa petite chambrière cédait à une séduction au-dessus de ses forces, elle ne voulut pas l’effrayer. Elle alla prendre sa fille, laissée toute seule, se mit dans une attitude touchante, et l’allaita philosophiquement.
Ovide, après son incongruité, laissa Rosette à elle-même, et entendant un petit bruit, il alla voir. Quelle fut son prodigieux étonnement ! 11 demeura immobile!... — Votre forfait, lui dit Ninette), mériterait que vous fussiez changé en pierre, comme Phinée : mais je vous pardonne, ainsi qu’à la perfide Rosette. Cependant, retirez-vous : votre présence troublerait mon lait. Il n’y eut rien à répondre à cela. Ninette acheva d’allaiter sa fille : puis appelant Rosette, elle lui fit répéter, sa leçon, pour se présenter à la compagnie, sans y mêler un mot de reproche. Elle connaissait trop cette fille innocente, qui aurait été capable de tout confondre, et de joindre à son rôle la gronde de sa maîtresse. Ninette rentra.
Un instant après. Rosette parut, tenant dans ses