‹ Le Palais Royal (volume 2)Chapitre 42 sur 94 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ÎOI

belle Elise de percer. Elle voulut avoir M. De Beaumarchais. Il venait de se marier. Enfin, elle prétendit à se faire entretenir par le jeune De la Reiniere. Il quittait Paris le jour où elle prenait cette résolution.

« Elle fit encore d’autres tentatives, toutes infructueuses, parce quelle n’avait pas assez d’esprit. A quoi se détermina-t-elle ? Le voici.

« Son père et sa mère n’étaient plus, depuis deux ans; Elise se trouvant sa maîtresse, détestant le mariage, un seul mari, des enfants, etc., crut voir le bonheur dans la condition de son aïeule. Elle voulut chanter. Elle n’avait pas de voix. Elle voulut danser. Elle n’avait pas le jarret assez fort. Elle considéra, que l’état de sa grand’mère avait deux parties, les talents, et le catinisme. Elle ne pouvait prétendre à la première ; elle se contenta de la seconde.

« Comme elle craignait de tomber dans la misère , en prenant cette carrière scabreuse , elle fondit tout ce qu’elle avait, se constitua quatre mille livres de rentes. Elle n’avait gardé qu’un bel ameublement, et des habits nombreux. La voilà donc Catin, avant même que d’avoir un amant.

» Le premier soir qu’elle vint ici, elle était fort gauche. Comme elle n’avait pas de rouge, qu elle

n’affectait pas une marche lascive, elle faisait peu de sensation. Cependant elle trouva un homme. Elle l’emmena.

» Sa timidité , son manque d’usage parurent sottise. Le monsieur ne daigna pas même cueillir la fleur, et manifesta la crainte désobligeante de contracter une... des suites nombreuses de la débauche... Elise sourit dédaigneusement; et, comme, malgré sa fraîcheur, elle n’était ni complaisante, ni usagée, l’homme ne revint pas la voir.

» Elle végéta ainsi quelque temps ; n’essuyant que des rebuffades, et ne trouvant aucun agrément dans son état. Elle était encore vierge au bout de deux mois.

» Un soir, elle s’aperçut qu’un homme de quarante-cinq ans la suivait depuis son entrée dans le jardin. Elle l’attendit. Mais il ne lui parlait pas. Enfin, elle entendit, qu’il disait: — Quelle marche voluptueuse! Quel tour provoquant! Elle s’arrêta, et lui sourit. L’homme parut comblé. Ils allèrent ensemble à la maison.

» Jamais l’amant le plus tendre ne parut plus épris ! L’homme parcourut tous les charmes de la belle, avec des éloges délicats, et de temps à autre, il exprimait la plus vive surprise!... Enfin, il chercha le bonheur et l’ayant trouvé, il redoubla les

éloges en témoignant son étonnement d’avoir déniché le Phénix ! Elise sourit, et voulut diminuer son bonheur. — Non, ma belle ! vous étiez pucelle! On ne m’y trompe pas ! Je m’y connais trop bien! Elise avoua pour lors toute sa conduite.

» Depuis ce moment, elle fut courue de tous les libertins, soit que le charme fût rompu, soit que son homme que je vois souvent, ait fait sa réputation parmi ses connaissances et lui ait envoyé des pratiques. Elle a eu pendant quelque temps une sorte de cour. Mais son mauvais caractère et son manque d’amitié ont éloigné tout le monde. Elle en est réduite au public inconnu.

» Depuis quelque temps, elle a une singulière manie ! Elle arrive seule. Mais elle a une femme à elle qui lui tient un enfant, sous une des arcades. Quand un homme qui lui convient l’aborde, elle lui dit. — Je ne veux pas vous compromettre ; je vais vous donner l'air d etre en famille. Et elle va prendre l’enfant. On se promène à trois. Elle a déjà fait mourir de fatigue deux ou trois enfants, achetés de pauvres gens, parce qu’elle les mène à ses parties de promenade et quelle ne ménage pas leur faiblesse. Elle a presque abîmé celui que vous venez de voir avec elle... Adieu. »

Dorine nous quitta en achevant ces mots... Pour

nous, il faut le dire, nous avons tâché d’empêcher Elise de faire périr des enfants à l’avenir. On lui a défendu d’en promener ; et nous espérons que la défense va s’étendre à toutes les femmes de son espèce.

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