PREMIÈRE PARTIE
mais la nourrice s’en contentait parce qu’elle l’aimait comme sa fille.
» A lage que je viens de vous dire, le chanoine fit venir Agnès chez lui, et la mit servante sous les ordres d’une jolie gouvernante qu’il s’était donnée. Cette méchante fille s’aperçut bientôt que le chanoine avait de la tendresse pour Agnès, et ne sachant pas ce qu’elle lui était, crut que c’était de l’amour ; d’autant mieux que le chanoine appropriait Agnès, et lui donnait des choses au-dessus de son état de servante. Elle en devint si jalouse, qu’elle la voulut empoisonner. Mais ayant manqué son coup, parce que l’apothicaire l’avait trompée, et qu’il l’effraya, en la menaçant, elle prit un autre parti. Elle voulut qu’on mit Agnès en apprentissage pour le linge. Or elle connaissait madame Ployet pour ce qu’elle était ; ce fut chez elle qu’elle la plaça. Madame trouva la jeune Agnès charmante, et tâcha de la gagner. Elle sut son origine par la gouvernante, qui avait eu l’art d’en tirer l’aveu. Elle en instruisit Agnès, en lui représentant, qu’elle n’avait rien à espérer, ni à ménager dans le monde. Ce fut par là qu’elle la rendit fille. Mais Agnès a tant de pudeur naturelle, qu elle n'a pu encore devenir effrontée... Si vous pouvez lui rendre service, ainsi qu’à moi, vous ferez une bonne action, Monsieur? »
» Nous nous sentions disposés à servir ces deux infortunées. Rien n’était plus facile, pour Agnès, à ce qu’il nous parut. Aussi, dès le lendemain, nous allâmes chez le chanoine. Nous lui fîmes un récit exact, qui l’étonna, car il ne voyait plus Agnès, depuis qu’elle était sortie de chez lui. On l’avait repoussée lorsqu’elle s’était présentée et la Ployet elle-même supprimait les lettres que la jeune fille pouvait écrire. Nous convînmes, avec le Chanoine, de ce qu’il y avait à faire pour sa fille, qu’il a placée dans une maison honnête, à l’insu de sa gouvernante.
» Quant à celle-ci, elle a le sort le plus singulier. C’est un mauvais sujet. Dans l'intention de faire du mal au chanoine, s’il lui venait en tête de secouer le joug, elle a cherché son fils. Elle l’a retrouvé aux enfants delà Pitié , moyennant les renseignements de la sage-femme. Ce garçon , âgé de quinze ans, était très- joli. La méchante gouvernante en est devenue amoureuse. Elle l’a fait venir à la maison canoniale, comme domestique, sous le nom d’un parent à elle. Le jeune garçon, auquel elle avait recommandé le secret, s’est bien comporté. Au bout d’un an. lorsqu’il a eu quitté les manières ignobles des hôpitaux, la gouvernante, âgée de vingtsix ans, et fort belle femme, a constaté sa naissance,
comme bâtard, et s'en est fait épouser secrètement, c'est-à-dire, à l’insu du chanoine. Nous avons découvert tout cela, et nous venons d’en instruire l’imprudent ecclésiastique. Son étonnement a été extrême! Mais il dissimule, sachant que la méchante Waltrin , sa gouvernante, est capable de tout.
A l’égard de Dorothée, il lui est arrivé aussi des événements. Quistrin, son indigne père, est mort dans les prisons, où il attendait une condamnation capitale. Nous croyions cet homme absolument ruiné, parce qu’il était réellement dans la misère. Mais, quel a été notre joie, à sa mort, il y a huit jours, en trouvant qu’il n'y avait que ses revenus de saisis, à raison d'une substitution à ses enfants! Nous avons aussitôt mis la main à l’œuvre, pour déblayer tout cela; nous avons fait reconnaître Dorothée à son frère, nous nous sommes arrangés avec le chanoine, pour donner Agnès au jeune Quistrin. Dans le même temps, la méchante gouvernante vient de mourir d’une sulîocation causée par la colère, et nous allons donner Dorothée au jeune veuf. Telle est l'heureuse tournure que nous sommes parvenus à faire prendre aux choses, à force de soins et d’attentions.
Sans le célibat , imposé trop indifféremment à
tous les ecclésiastiques, l’infortuné chanoine, aurait-il mené une vie coupable, toujours pressée entre le crime et la peine?.... Ha ! concitoyens ! la motion de l’abbé Cournand est un chef-d'œuvre de raison, et les sots, les aristocrates , peuvent seuls la condamner, ou s’en mettre en colère !