PREMIERE PARTIE
monde. J’en fus attaquée : ce l'était !... Je sentis que cetait le moment d’aller à Paris pour me faire guérir. Le docteur Guilbert de Préval opéra cette cure honorable. Je lui contai mon histoire qui le fit bien rire. Il me donna la connaissance de Madame Janus, que vous connaîtrez un jour et celle de Madame Gourdan, sa célèbre voisine. Cette dernière me forma dans son art et je me sentis en état, non-seulement de l’égaler, mais de la surpasser.
« Dès que Madame Gourdan fut morte, et que j’eus son fonds, je songeai à exercer mon art, d’une manière nouvelle, et supérieure à tout ce qui s’est vu dans Athènes, sous Périclès; à Rome, sous Néron et dans la capitale des Français, sous Louis XIV. Pour cela j’écrivis à mon maître que son âge forçait à la retraite du théâtre. Il accourut auprès de moi. Je le priai de me donner des leçons de physionomimie (c'est le nom qu'il donnait à sa science), et d’y former mes filles. Je lui dévoilai mon plan, qui était de vendre aux amants l’image vivante de leurs maîtresses ; à certaines gens l’effigie des plus grandes et des plus belles dames de la cour; aux amants survivants, la résurrection de leurs belles, et de me faire ainsi un revenu considérable. Je l’associai pour un quart dans mon
profit. Garrickeit (c’est son nom de guerre), s’acquitta de sa partie avec une vérité, une énergie qui nous rendit très-habiles, mes filles et moi... Voici comme j’ai opéré pour vous ; ce que je vais dire vous donnera une idée complète de ma manière.
» Ayant appris qui vous étiez et ce que vous faisiez au Palais-Royal tous les soirs, je fus curieuse de vous avoir pour historiographe autant que pour prôneur. En conséquence, ayant su que vous aviez eu pour domestique un allemand , nommé Kofman, je le fis chercher. On le trouva au château de Bicêtre, à la force, où sa bonne conduite envers vous et le public l’avaient fait mettre. Je le tirai de là. et je le pris à mon service. Je le questionnai sur vos inclinations. Il me parla beaucoup d’une certaine dame de l’Oison : mais je ne crus pas qu’une fille de cette espèce eût conservé sur vous un grand empire. Enfin, à force de questions, je découvris que vous aviez aimé une cousine charmante, qu'on avait enlevée à votre amour en la mariant. Je la fis chercher : on la trouva trèsaisément. Je lui fis voler un tableau, son portrait, à l'âge de dix-neuf ans. Je comparai ses traits d’alors à ceux d’à présent, et j’en fis un composé ressemblant qu’on sculpta. Un jour qu’elle allait à