TROISIÈME PARTIE
dîtes là. Et comme il ne finissait pas, sa femme ajouta : — N’est-ce pas bien ! C’est coquet! très-coquet! plus que coquet! Pour Noyers, il trouva que Louise avait de l'esprit et un bon cœur. Il résolut de la revoir.
Quelqu’un montait. Il fut obligé de quitter son poste. C’était le soir; il ne fut pas vu.
— Ah ! c’est Thérèse (s’écria Louise). Et elle lui raconta son aventure. Noyers, qui était remonté sur les pas de Thérèse, écoutait encore. — On se marie quelquefois par ces rencontres-là ! (dit-elle). Si cet homme t’a bien remarquée, il reviendra, car on ne t’oublie pas si facilement. Il faut savoir si c’est un parti convenable (dit le gros voisin). — Sans doute! (ajouta la voisine). Il ne reviendra pas (dit Louise); on ne l’a pas seulement remercié! — C’est mal ! (dit Thérèse), — C’est bien (s’écria la voisine), un inconnu ! — Mais qui l’a servie, garantie ! (reprit Thérèse). Pour moi, je l’aurais embrassé dix fois, pour avoir garanti mon amie. Et elle baisa Louise. *
Louise et Thérèse sortirent alors de chez le gros voisin, et Noyers fut obligé de se retirer, à cause de la lumière qui les précédait. D’autres personnes qui rentraient éclairées, le forcèrent à sortir de la maison, dont on ferma la porte d’entrée.
Ce que Noyers venait de voir et d’entendre, lui donnait fort à penser ! Deux personnes charmantes, qui paraissaient honnêtes et libres ! Quelle aventure! lien pressentait tout le prix... Aussi, dès le lendemain matin, il vint chez Louise, sous prétexte de s’informer de sa santé, après sa frayeur. Il la trouva seule. Thérèse, qui avait partagé son lit, était sortie avec la cuisinière. Louise le fit passer dans la pièce du fond, et lui dit : — Je suis charmée de vous revoir, et je veux que ma bonne amie vous retrouve ici. Ce n’est pas cette dame d’hier. C est une honnête personne ; mais nos âges ne permettent pas une amitié réciproque. Je la respecte beaucoup ; mais j’aime Thérèse et j’en suis aimée... Je suis orpheline, elle aussi. J’ai mon frère pour tuteur. Il est absent, et demenre à l’étage au-dessous ; c’est un chirurgien connu. Thérèse a son oncle, absent aussi avec mon frère, pour une affaire commune. Ils nous ont rendu amies et nous sommes sous la garde lune de l’autre. Voilà notre situation.
Noyers comprit que Louise lui demandait la sienne. 11 était sous le channe. L’objet provoquant qu’il avait sous les yeux, étalait les fleurs de la jeunesse, la perfection de la beauté, le goût dans la parure, et cette propreté vierge, le charme le
pl'is puissant des jeunes filles. Il mentit. Il se donna pour un de ses amis, du même nom, qui était en ce moment aux portes du tombeau. Louise, en apprenant qu’il était libre, rayonna de joie. Il semblait qu'elle était sûre de sa conquête, même avant la déclaration.
Thérèse arriva. Fdle venait de faire un tour chez elle, et les emplettes de la cuisine. Elle était suivie de deux femmes, la cuisinière de Louise et la sienne. — Le voilà (dit Louise vivement)... Voilà Monsieur ! — Ah ! c’est vous qui avez débarrassé mon amie! (s’écria la jolie Thérèse, en regardant Noyers avec une avide curiosité), je suis charmée que ce soit vous ! — Comment donc cela ? (demanda Louise). C’est que... Monsieur a l’air... d’une honnêteté... J’ai promis hier soir de vous embrasser... Noyers se leva, et alla au devant du baiser de Thérèse, qui lui présenta, dix fois la joue. Elle voulut ensuite que Louise donnât ou reçût un baiser... Louise le donna et le reçut, et ce fut le dernier trait de l’amour.
On déjeûna. Le café à la crème fut fait par Thérèse et servi par Louise. Noyers, pendant ce délicieux déjeuner, dit ce qu’était son ami mourant, à la place duquel il se mettait. Cet éclaircissement parut enchanter les deux amies, car Thérèse aimait
Louise, comme un amant aime sa maîtresse, une mère sa fille, une fille sa mère, une sœur la sœur la plus chérie. Elle avait pour elle tous les sentiments qui font aimer.
Après ces détails. Noyers dit un mot d’admiration aux deux amies, et demanda la permission de revenir. — Restez! (dit Thérèse), ou revenez dîner ; à votre choix. — Je vais vous laisser libres, terminer quelques affaires, puis, je reviendrai sûrement (dit Noyers). Car je sens... que je ne pourrai plus vous quitter. Je n’ai jamais vu de personnes comme vous ! vous venez de m’enchaîner avec des fleurs plus solides que des chaînes d’or ou de fer. Thérèse embrassa Louise, et dit à Noyers : — Allez... et revenez.
Noyers était pressé de quitter les deux belles, pour courir auprès de son ami malade.
Il le trouva expirant. Noyers ne vit que l’occasion d’être heureux. Il donna ses noms de baptême pour ceux de son parent, et ce fut lui qui passa pour le mort. Il fit mettre les scellés sur ses propres effets, qu’il substitua, et que ses prétendus héritiers emportèrent, tandis qu’il avait, lui, ceux du défunt. Il fit plus : il reçut ses revenus sur des quittances, qu’il fît calquer par un polytype. Tout est possible aujourd’hui. Personne n’avait le moin-