‹ Le Palais Royal (volume 4)Chapitre 13 sur 98 · ROSALIE ET FANCHETTE · texte numérisé non relu

ROSALIE ET FANCHETTE

Le jeudi, l’Alsacienne nous attendait. Elle vint à nous, dès que nous parûmes.

« — Je me suis doutée (nous dit-elle), que vous voudriez savoir des aventures et les terminer, comme j’imagine que vous avez terminé celle de Clovise et de Javote-Serpentine ! je gage que vous avez eu la fleur de cette enfant... je veux dire Clovise. Nous répondîmes que cela n’était pas dans notre caractère. — Il en sera ce qu’il en doit être. Mais je vous procurerai une ample moisson. Car non-seulement je vous ferai les histoires, mais je serai votre agente et j’attirerai au cirque, toutes celles que je saurai dignes de vous des deux manières. — Bien!

» — Vous voyez (reprit Maine), ces deux jeunes filles ? — Elles sont charmantes (répondîmesnous, et ne paraissent pas plus de quatorze ans. — Elles en ont quinze et sont à la fin de leur noviciat. — Comment de leur noviciat? — Oui. Elles sont chez une femme qu’on nomme la restauratrice. — Je ne connaissais pas encore ce genre-là, et je ne croyais pas que les deux titres de femme de plaisir et de restauratrice pussent jamais s’allier! — Ils s’allient très-bien par l’art de Madame Janus , qui a plus de quarante jeunes filles de cet âge, prises dans les faubourgs et les provinces : car rarement elle se fournit de filles nées au centre de la ville. Tenez, elle les a toutes amenées aujourd’hui voir le cirque. Je vous les détaillerai tour à tour.

» Rosalie, cette petite brune aux couleurs un peu ternies, mais qui les avait d’une extrême fraîcheur, il y a six mois et Fanchette cette blonde encore vermeille, sont des Sulamites. — Des Sunamites donc ! — Soit. Le métier de Madame Janus, ancienne femme de charge d’un médecin célèbre, est de restaurer les vieillards. Elle leur donne deux de ses élèves qu’elle tient dans une grande maison bien arriérée, au-delà du boulevard. Elle les nourrit des aliments les plus sains, et

DEUNIEME PARTIE

les fortifie par un exercice journalier. Elle prend un louis par nuit. Chaque fille a six francs, et elle douze. Les premières fois, elle est là. Le vieillard est mis par elle dans un bain aromatique. Elle l’essuie elle-même avec la main, quelle roule sur son corps, jusqu’à ce qu’il soit d’une propreté complète. Cela fait, elle lui met une muselière solide et le couche avec les deux Sunamites, dont la peau touche exactement la sienne. Il s’entrelace dans les deux vierges (car il faut qu’elles le soient).

» Une fille ne peut servir que huit nuits de suite. On en substitue deux autres et les deux premières se reposent, en prenant des bains les deux premiers jours, et en se divertissant les autres, pendant quinze ; car il faut à un vieillard trois paires de filles.

» On a la plus grande attention à les conserver vierges, vu que cette qualité perdue, elles deviendraient nuisibles, surtout pendant la grossesse. Si un vieillard jouissait d’une fille, il se ferait beaucoup de mal! et en outre, il perdrait une somme déposée dès le premier jour. Une fille sert depuis sa nubilité déclarée, jusqu’à trois ans au-delà. Plus tard, elle dominerait le vieillard et repousserait ses effluences, sans influer en lui, si elle était neuve; et si c’était une de ses anciennes Suna-

mites, elle lui réinfluerait les humeurs peccantes , qu’il lui aurait influées. Une fille peut servir un an au plus en l’employant tous les jours... Voilà sans doute ce que vous vouliez savoir ?

» Rosalie et Fanchette sont deux cousines . prises à l’extrémité du faubourg Saint- Antoine. Elles ont été achetées par Madame Janus à l’âge de quatre ans, d’une femme qui les conduisait, après la mort de leurs parents à l’hôpital général. Madame Janus qui avait dès lors ses vues, vit ces deux enfants qui pleuraient ; elle s’informa. La femme lui dit, que l’une était fille de ce malheureux jeune homme du faubourg, qui aimait sa sœur et qui l’avait poignardée : c’est Rosalie ; et d’une fille, que cette sœur honnête avait substituée à sa place, dans une occasion périlleuse; l’autre, de la sœur elle-même et d’un amant.

4 » Surprise un jour par ce furieux, elle ne le calma qu’en promettant de coucher avec lui la nuit suivante. Ils convinrent entre autres du silence. Fanchette avait une amie appelée Rosalie, qui ne haïssait pas le frère cruel. Cette sœur infortunée se jeta dans ses bras, lui fit sa confidence, et parvint à la déterminer à coucher avec le furieux. Elle espérait les marier un jour. Pour mieux cacher son jeu, et pour tenter les remords dans le

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