DES SUNAMITES EN EXERCICE
Nous revînmes pour la troisième fois chez Madame Janus, afin d’entendre les origines de ses élèves : Ce qui contribuait à nous donner l’histoire de nos mœurs et du genre humain. Les Sunamites qui nous restaient à connaître , se nomment , Bleuette et Barberose ; Tulipette et Génétine ; Pivoine et Muscadine ; Orange et Grenade ; Piédalouette et Fraisée ; Abricote et Framboisine ; Pêchette et Félicité; outre Reineclav.de et Rosemauve.
Toutes ces jeunes filles nous avait paru très-intéressantes! En général, les origines étaient singulières, et nous voulions cpntinuerà voir jusqu’où peuvent aller les écarts de notre espèce.
TRENTE-TROISIÈME ET TRENTE-QUA- TRIÈME , TRENTE- CINQUIÈME ET TRENTE-SIXIÈME SUNAMITE,
BLEUETTE ET BARBEROSE, GÉNÉTINE ET TULIPETTE.
Dès que Madame Japus eut fait le signal qu’on pouvait nous parler, nous vîmes s’avancer Bleuette la brune, avec la blonde Barberose, suivies de Tulipette et Génétine. Bleuette prit la parole.
» Nous sommes ici quatre sœurs, nées en légitime mariage, dans le marchand aisé, d’un père Picard et fort laid, et d’une mère superbe : notre père était brun-noiraud ; notre mère blonde et rosée, grande, faite au tour, marchant comme les grâces. — Tenez (interrompit la blonde Génétine), marchant comme ma sœur Bleuette.
» Nous avons eu un frère (reprit Bleuette), laid comme notre père, et une cinquième sœur, qui
n’était pas jolie. Pour nous quatre, vous nous voyez. Mon père eut la vogue, à cause de la beauté de ma mère. Est-ce qu’il n’alla pas s’imaginer que l’argent devait pleuvoir chez lui, parce qu’il avait une belle femme? Il négligea ses affaires. Ma mère, qui était sage, et qui n’accordait rien à personne, ne recevait rien non plus. Mon père se divertissait, surtout il jouait gros, comptant sur le prétendu trésor de sa femme. Comme la boutique était bonne, ils vécurent comme cela quatorze à quinze ans.
» La maison était alors minée, et il n’y stvaitplus que de l’apparence. Un soir, après s’être mis au lit, mon père avoua tout bonnement à ma mère l’état de ses affaires, et l’opinion qu’il avait d’elle. Ma mère lui protesta, qu’elle avait toujours été sage, et qu’elle n’avait rien gagné. — Quoi ! je ne suis pas cocu, avec une aussi jolie femme, à Paris, fille de relieur, qui toutes sont catins!... Me voilà perdu! moi, qui me croyais... des cornes 'd’or, et qui me suis diverti en conséquence ! Ha ! je suis perdu!... je suis perdu (criait-il à tue tête; car je l’entendis). — Je l’entendis aussi, moi (dit Génétine). — Est-il possible qu’il n’y ait qu’une seule jolie femme sage dans toute la capitale, et qu’elle me soit tombée ! Ha ! mon Dieu ! ha ! mon Dieu ! que vais-je devenir?...