‹ Le Palais Royal (volume 4)Chapitre 55 sur 98 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

lord, et ce qu’il en pourrait tirer. Il apprend que mylord *** jouit de soixante mille livres sterling de revenu, qu'il ne doit rien, et qu’il a encore des espérances. 11 forme alors le projet d’englober tout le superflu de mylord. Il aurait été peut-être utile de communiquer son plan à sa femme ; mais croirait-on que ce Gascon avait une sorte de probité délicate : — Je peux vendre à mylord une femme qui m’appartient; je la vends pucelle, parce que son pucelage étant à moi, ce que je vends est le fruit de mes privations et de mes épargnes. Mais qu’est-ce qu'une femme qui n’est vierge que de corps? Il faut qu’elle le soit d’âme, d'esprit, de cœur. Je ne dois donc pas porter atteinte à sa vertu : je dois ressembler à mon voisin le papetier qui, conduisant sa femme par le bras, au moment où deux poissardes se disaient des horreurs, se mit à crier plus haut qu’elles en parlant à son épouse et lui tenant les mains. Et quand elle lui demanda ensuite, pourquoi cela, il lui dit : — C’est que je ne voulais pas que la pureté de vos oreilles fût blessée.

» D’après ce plan, le Gascon ne dit mot. Mylord parla. La bijoutière rougit, et ne lui montra que de la vertu. Le Gascon écoutait sans être vu. En sortant, il dit au lord : — Je vous ai entendu. Mylord

fut étonné. Mais le Gascon n’ayant rien ajouté, s’étant retiré même, et ayant refermé la porte, mylord regarda s’il parlait à sa femme. Non; il rentra dans son cabinet. La voiture partit. Mais à vingt pas, mylord fit arrêter, descendit et vint épier. Le mari était dans son cabinet. La belle marchande servait ou faisait servir avec un air d’innocence ravissant. Mylord ne se retira qu’à la fermeture de la boutique.

» Le lendemain matin, il revint. La belle marchande n’était pas encore descendue. — Vous m’avez entendu (dit-il au bijoutier) : vous savez donc que j’adore votre femme? — Oui, mylord; mais je sais aussi qu’elle est sage, et je ne crains rien. — Je l’adore (reprit le lord), et je donnerais... ma fortune pour la posséder. — Je le crois ! J’ai fait sa fortune, moi, car je suis riche et gentilhomme ; si j’avais été duc et pair, je serais marchand, comme vous me voyez, ou elle serait duchesse, car je l’aurais également épousée... Vous ne savez pas jusqu’où vont ma tendresse et mon respect pour elle! Imaginez... que... mais je n’ose vous dire cela... — Parlez, parlez, je vous en prie ! (s’écria mylord). — Eh bien, je voulais dire, que l’ayant trouvée pucelle, çt si belle que rien n’est audessus, j’ai craint de gâter ce bijou!... Elle l’est

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