‹ Le Palais Royal (volume 4)Chapitre 56 sur 98 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

encore... Je n’ai pas encore osé ternir ces belles joues par mes baisers; presser ces lèvres de rose de mes lèvres flétries... Elle est comme l’enfant qui vient de naître... Et voyez le plaisir que j’ai à vous parler d’elle!... Tenez, je l’aime tant, et je l’admire si fort, que je veux que vous voyiez sa fraîcheur, à son insu... Venez, venez! Il mena mylord.

» La modeste bijoutière était seule en ce moment; elle renvoyait toujours la femme de chambre, au moment d’entrer au bain ; elle était presque nue : elle entre, et tout tombe. Il prit au lord une crispation; il fut prêta s’écrier!... Le Gascon le retint... Quand il eut rassasié ses regards, et que la belle fut sortie du bain, le lord et le marchand descendirent.

» — Mon cher ami ! (dit mylord), ma vie dépend de vous : puisque vous ne jouissez pas de votre femme, par excès d’amour, un mari aussi délicat est capable de me la céder, si je parviens à lui plaire... Je lui assure cent mille livres de rentes, à elle et à vous. — L’intérêt n’a aucun pouvoir sur moi (répondit le Gascon) ; mais j’accepterais... les cent mille livres tournois de rente pour ma femme. . . Les hasards du commerce sont si grands !... Je la verrais en sûreté... Ma tendresse pour elle me sol-

licite... Mais souffrir que vous corrompiez cette belle âme! que vous séduisiez ma femme! Non, non! — J’en mourrai... Eh bien... je donne les cent mille livres tournois de rentes sous une condition. — Moi, je ne les accepterai, malgré tout le désir que j’ai d’assurer une grande fortune à ma femme, qui la mérite si bien!... aussi qua une condition!... — Parlez. Que voulez-vous que je devienne? — Heureux. Je veux tout accorder, mon honnêteté, le bonheur de ma femme. Vous ne la séduirez pas ; j’en souffrirais trop : mais vous vous approcherez d’elle... sous mon nom!... Hé! ne croyez pas que je veuille vous tromper! Je suis mécontent de sa femme de chambre : Donnez lui de votre main une fille qui soit votre espionne. — Ha ! (s’écria le lord), je le veux ! et allons passer le contrat.

» Ils y allèrent. Les cent mille livres de rentes, bien hypothéquées, ils revinrent. Le lord dit qu'il enverrait le soir même une femme de chambre. Le Gascon renvoya celle de sa femme, non qu’il en fût mécontent, mais elle était jolie, et il voulait en faire sa maîtresse; il la mit en chambre, au pourtour de la nouvelle Halle. A six heures du soir, comme on arrivait , un quart d’heure après la sortie de la précédente, parut la nouvelle fille. Elle

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avait l'air bien singulier ! Mais c’était le choix de mylord et le Gascon l’accepta. La belle bijoutière ne la trouva pas aussi désagréable que son mari le craignit , malgré son air masculin et elle fut installée.

» Mylord ne paraissait pas. La bijoutière pensa naturellement que c était à cause de sa déclaration de la veille. Le Gascon, lui, l’attendait le soir. Ne le voyant pas, il en parla, très en particulier à la femme de chambre. Elle lui répondit, qu'il fît tous les semblants de coucher avec sa femme et qu’elle se chargeait d’introduire mylord.

» En conséquence, le Gascon dit à sa femme, qu’il avait résolu d’avoir un héritier, pour écarter les galants par une grossesse. La belle rougit et se tut. A l’heure de se coucher, le mari feignit de se préparer à entrer au lit. La femme de chambre cependant s’était retirée. A l’extinction des bougies, mylord vint prendre le mari par le bras. Celui-ci, au fait, parla comme se couchant, tandis que mylord entrait dans le lit. Il feignit de dormir. La belle dormit tout de bon, et ne s’éveilla que pressée dans les bras de mylord.

» Ce qu’il y a de singulier, c’est quelle parla de mylord. Elle l’avait trouvé aimable, et elle le dit, en remerciant son mari de contribuer à sauver sa

vertu. Cet aveu lui valut redoublement de caresses. Cette nuit fut très-heureuse !

Le lendemain, la belle marchande regardait son mari d’un air languissant. Elle dit à Virago, sa nouvelle femme de chambre, qu’elle trouvait son mari moins laid, depuis qu’elle avait couché avec lui. Virago eut peur qu’elle n’allât aimer un monstre pareil, et elle lui avoua, que du consentement du Gascon, qui, la veille, avait accepté cent mille livres de rentes, elle avait introduit mylord. La bijoutière parut rêveuse. Alors Virago se jetant à ses genoux, lui dit : — Vous voyez le coupable ! Je suis le lord anglais, qui ne m’en suis fié qu’à moi-même, de la probité de votre mari. Pardonnez à l'amant le plus tendre, et laissez-le vous servir, au moins quelque temps ! Le jeune lord ne parlait ainsi, qu’après le bain ; il avait tout vu. La belle lui présenta sa main qu’il baisa. On fit venir une coiffeuse; Virago ne sachant pas coiffer ; et comme le mari avait eu soin de se tenir aux écoutes, il connut tout, et se comporta en conséquence.

» Ma mère me mit au monde au bout de neuf mois. Mylord n’en avait resté que six, femme de chambre. Il emmena ma mère, quand elle fut relevée, et comme les cent mille livres ne se trouvaient données qu’à elle, le Gascon n'eut rien. Cet

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