‹ Le Palais Royal (volume 4)Chapitre 57 sur 98 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

homme enragé m’ôta de chez ma nourrice, et me cacha auprès de maman Janus, qui n’est instruite que depuis quelques jours.

» Comme il est très-avare, il voulut recevoir un prix de ma personne. Maman le donna. Sa voisine la papetière, avait trois filles, les mêmes que vous voyez, la brune Pivoine, la blonde Muscadine et Grenade ma camarade coucheuse, parce qu’elle est brune. Le Gascon sûr de ne pas être découvert, vint dire à maman Janus, qu’il avait encore d’autres filles à vendre, d’une maîtresse qui se croyait sa femme ; ajoutant, qu’il y était forcé, à cause du besoin où il se trouvait. Il vanta la pudeur de la papetière qu’il disait sa maîtresse et la santé de ses enfants. Maman Janus accepta, quand elle eut vu les trois petites filles. Le Gascon, un beau jour, qu’on les avait laissées seules, les fit écarter de la maison, par une courtière à lui, et dès qu’elles furent hors du quartier, on les mit dans un fiacre qui les amena ici. Le Gascon ne parut pas devant elles. Maman Janus dit à ces enfants, que c’était leur papa qui les avait amenées, et qui les vendait, parce qu’il était ruiné. Elles le crurent, et ce n’est que depuis très-peu de jours, que la courtière est venue tout découvrir à maman. Elle a proposé à mes trois compagnes de les rendre sur-le-champ

à leur parents. Mais des personnes sages ont dit qu’il fallait examiner. D’ailleurs, nous sommes si bien avec elle, nous l’aimons si tendrement ; les avantages qu’on nous fait, sont si près d’échoir, que nous voulons attendre que nous les ayons reçus. Dans quelques années, vous saurez ce que nous serons devenues. Notre vieux duc et notre vieux maréchal paraissent nous aimer beaucoup, et nous promettent monts et merveilles ! »

Tel fut le singulier récit de la belle Orange, dont nous nous sommes rappelés d’avoir connu la mère, en 1767 ou 1768. C’était effectivement une superbe femme! Elle resta peu de temps dans sa belle boutique, et nous ignorions ce quelle était devenue. Nous la faisons chercher en Angleterre, pour lui rendre sa fille.

Nous lavons découverte.

QUARANTE -UNIÈME ET QUARANTE - DEUXIÈME, QUARANTE— TROIZIÈME ET QUARANTE-QUATRIÈME SUNAMITE

PI ÉDALOU ETTE ET FRAISÉE, A BRICOTE ET FRAMBOISINE, PÊCHETTE ET FÉLICITÉ

Les six dernières ayant une histoire commune, elle se présentèrent à la fois. C’étaient les troisièmes coucheuses du médecin, de l’agioteur et du tontiniste.

» — Nous voilà six (dit la blonde Félicité), qui nous réunissons en groupe, parce que dans les six, je suis la seule qui aurait la hardiesse de parler. Mes amies sont toutes très-timides, surtout Pêchette ! Quant aux quatre autres elles m ont chargée de la commission.

» Pêchette est fille d’une femme violée par des voleurs, après qu’on eût assassiné ou emmené le mari, on ne sait quoi. L’homme et la femme étaient

marchands forains. Ils traversaient un bois. Ils furent attaqués. On entraîna la femme dans le bois, où elle éprouva le sort le plus cruel... On lui laissa la vie, et elle la donna, neuf mois après à ma jeune compagne. Elle était voisine de maman Janus ; elle avait horreur de l’enfant qu’elle devait mettre au monde. Elle vint accoucher ici, et pria qu’on lotât de sa vue à jamais. La petite infortunée fut élevée par sa mère n’adoption.

» Quant à moi, je suis fille d’un luthier. Ma mère était très-jolie ! Mon père putatif était un assez aimable homme. Mais un musicien de l’Opéra parut plus aimable encore à ma mère. Son mari s’en aperçut. Il la guetta, et une nuit qu'il avait feint d’aller à Mantes, chercher (disait-il), du bois à violon, il se cacha. Le musicien vint rassurer ma mère, qui, la nuit, avait peur des revenants. Il resta. Mon père putatif voyait tout. Il prit la chose très-mal ; mais il ne sonna mot. Ma mère devint enceinte de moi. L’époux savait à quoi s’èn tenir. Il me laissa venir au monde, amena une nourrice, qu’il ne montra pas. Jamais il ne voulut dire à sa femme ce que j’étais devenue. Elle n’osa pas le dénoncer. A quatre ans, je fus remise à maman Janus, qui, en recevant des enfants, avait soin de toujours savoir leur histoire, bon gré, malgré.

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