‹ Le Palais royal (volume 5)Chapitre 50 sur 91 · TROISIÈME ' PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ' PARTIE

— Je ne saurais vous dire, combien je désire d'avoir une aventure de me cacher, d*être importante, comme une personne raisonnable I Faitesmoi une aventure! je vous en prie ! prie I... Je me cacherah On dira dans le bourg. Où est-élle?

Qu*est-elle devenue?... On soupçonnera. Et c'est un si grand plaisir d'être soupçonnée I On parle de vous... Tout le pays s'en entretient... Vous reparaissez. Tout le monde vous regarde. On vous montre. On dit. La voilà! la voilai... On court... On s'empresse... On vous entoure. Ceux quPsont derrière se haussent sur la pointe du pied... Oh ! quel plaisir! quel plaisir! — M. le curé ne put s'empêcher de rire, de ce caractère singulier. Margot n'était plus ; il couchait avec Marianne... II lui fit une aventure...

Tout alla comme la jeune fille l'avait prévu. Mais le curé manqua de perdre sa cure. 11 en dut la conservation à la discrétion de Marianne, qui ne se démentit pas. Elle resta dans le bourg; cacha sa grossesse par sa grandeur, parut tous les jours, accoucha d'une fille assez délicate, ne s'arrêta pas et couvrit ainsi le pasteur.

Cependant les bruits couraient. La Renommée qui voit fout, par le tuyau des cheminées, et qui le raconte aux vents, qui le murmurent comme les

ids LE PALAIS ROYAL

joncs du barbier du roi Midas, la Renommée publiait que la jolie Marianne était accouchée dHme fille. Mais on ne voyait pas Tenfant ; on avait toujours vu Marianne et la raison démentait la vérité. Marianne était au comble *de la joie^ de se voir le sujet des conversations, des gageures ; d*apprendre qu'une téméraire^ qui avait gagé pour sa grossesse, venait d'être obligé de payer. Ce fut pour elle un moment délicieux, que celui où elle apprit ces détails.

M. le curé lui était pensif. Lorsque Marianne fut rétablie, il ne la pressait pas de recoucher avec lui. Un soir qu'elle était dans sa chambre après souper, elle lui dit : — Est-ce que vous ne me ferez pas encore une aventure ? — Je crains 1 — Oh I moi j'en veux une... Je ne serai pas contente que je n'aie deux enfants à la fois, comme la Chevrîer... J'ai eu trop de contentement à la première aventure, pour n'en pas désirer une seconde 1... Concevez - vous , concevez-vous le plaisir que. j'avais à cacher ma grossesse 1 à tromper tout le monde!... à me moquer d'eux, en voyant leur curiosité en dessous?... Comme j'affectais d'être agile, surtout dans les derniers temps !... — C'était donc là tout votre plaisir? — Non... mifîs... c'est celui qui durait toujours... Le bon curé ne put

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résister à tant de gaieté, de grâces, de charmes et de naïveté. Il lui fit une seconde aventure.

Cependant il n'avait pas encore ces principes philosophiques , si bien exprimés dans le discours de M. Couman, et qui depuis Tont guidée si ce n'est une ombre, qu*on a entrevue avec la belle Chevrîer. Ce ne sera que dans quelque temps qu'on le verra rechercher toutes les femmes délaissées, toutes les épouses stériles, toutes les filles déterminées au célibat, pour les tirer de Tinutilité, de la stérilité, et les mettre, comme il disait, dans l'état de nature, qui veut que toute plante porte fleur et fruit, que tout animal se reproduise, etc.

Marianne enceinte dç nouveau, se cacha encore plus heureusement que la première fois. Elle eut deux enfants, mâle et femelle comme elle Tayait désiré. Le curé qui avait fait à Paris, pendant la grossesse un petit cours secret, l'accoucha luimême ; et dans sa suite, il a été constamment le sage-homme de toutes celles qu'il a rendues mères Marianne a eu dix enfants sans aucune malencontre.

Il y avait à Paris une jeune femme, très-jolie, qui avait quitté son mari. Nous avons oublié de dire que la seconde année de son curiat, le pasteur avait hérité de dix mille livres de rente, par la mort

de trois neveux et de leur père, causée par des champignons. Sa cure avant la réduction^ valait six mille livres, qu'on lui conserva. On ne pouvait mieux faire : ce digne imitateur de Tabbé de Saint- Pierre , a soixante-six enfants et il n'est pas au bout... Revenons à la jolie dame de Paris... Le mari était un monstre, un fou^ qu'aucune loi ne pouvait retenir. Depuis trois à quatre ans, cette jolie terre était inculte. On voulait faire quitter Paris à la jeune dame. Un ami commun en parla au bon curé. Marianne était alors regardée comme une servante maltresse; on reprochait publiquement au curé ses déférences pour cette jeune fille. Il se consultèrent, et le curé parla de la jeune dame de Paris. — Faites la venir (dit Marianne) ; vous me la donnerez pour maîtresse ; je lui paraîtrai soumise; je lui obéirai; elle me gourmandera, et tous les bruits cesseront. Je suis capable de souffrir jusqu'à des mépris réels, pour vous prouver mon attachement. Vous êtes mon mari, et je dois tout faire pour vous. Ce discours acheva de décider le curé, si propre à remplir le rôle de patriarche turc, qu'une seule femme ne lui suffisait jamais. On manda la dame qui se nommait Ingénue,

A l'arrivée de la Parisienne , l'âme du curé fiit bouleversée. Une passion comme il n'en avait

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