ZAÏRE OU SAINT F
Un soir qu'il faisait mauvais temps, nous allâmes au Palais- Royal, malgré la pluie, à cause des nouvelles importantes qu'il y avait ce jour-là (6 octobre 1789). Nous venions d'apprendre tout ce qui s'était passé à Versailles, et de voir l'arrivée du roi, de la reine et de toute la famille royale. Nous avions senti couler nos larmes, en contemplant le petit Dauphin saluer les Français, et... Un récit touchant de ce qui s'était passé le matin entre les gardes du corps, et les grenadiers gardes-françaises, qui s'étaient embrassés à la porte de la reine, couronnait Tinté-
ressante relation : nous ne pouvions plus rien supporter. Nous sortîmes de la boutique de notre libraire et nous allâmes nous abandonner à notre émotion, sous les arcades plus solitaires du Club. C'est là, que nous aperçûmes une fille charmante qui marchait tristement.
Surpris de sa beauté, de sa modestie, de sa douleur, nous l'abordâmes pour lui demander si nous pouvions lui rendre quelque service? Elle soupira, et nous repoussa doucement de la main, sans nous répondre... Étonné de son action, nous insistâmes en employant les expressions les plus honnêtes et les plus afTectueuses... Elle revint sur ses pas, nous regarda, et nous dit : — Peut-être, en effet, n'en êtes-vous pas! Hâ! Dieu! des hommes!... Des ogres, plutôt!... Oui, Monsieur, vous pourriez me rendre service... Mais il faut auparavant me connaître. Où voulez-vous m'entendre? — Chez vous, s'il est possible. — J'y consentirais, si, en entrant chez moi, vous ne vous compromettiez pas. Notre étonnement croissait à chaque mot qu'elle proférait. Nous nous déterminâmes à la conduire dans un petit logement que nous avons au pavillon de la place Dauphine.
A notre arrivée, nous reconnûmes la jeune fille, pour celle que nous avions sauvée quelques jours auparavant des mains des Tigrots. Elle nous avait également reconnu, et elle nous dit obligeamment, que c'était par un effet de la confiance que nous lui avions inspirée, qu'elle était venue avec nous. — Monsieur (ajouta-t-elle), je suis la plus infortunée des créatures. Il semble que tous les genres d'humiliation s'accumulent sur moi! Hier, le même homme que vous avez vu l'autre jour me tyranniser, m'a fait une scène sous les arcades, et j'ai été... fouettée... Je veux quitter mon état... Voici comment j'y suis tombée...
Je suis sœur d'un homme très-connu, et je vous confierai son nom. Il vint à Paris, où il s'est fait une réputation de beau parleur, et même de bon écrivain, quoique sa méchanceté lui ait attiré certains désagréments. Il fait à présent un journal aristocratique. Il nous fit venir de Strasbourg, ma sœur et moi, après qu'il se fut ici marié, à une intrigante beaucoup plus âgée que
lui, et aussi belle parleuse qu'il est beau parleur. Vous sentez qu'ils ne demeurèrent pas longtemps ensemble; ils se séparèrent, et mon frère fut bien aise de nous avoir pour tenir sa maison... Je vous avouerai, avec confusion, qu'il nous fit servir à tout. H nous livra, ma sœur et moi, à ses protecteurs, à ses preneurs, et même au vieux médecin, qui le traitait gratis, dans ses accidents amoureux. Il fallait se prêter aux choses les plus repoussantes. 11 nous faisait espérer une fortune. En effet, cette année même elle nous a souri et pendant quinze jours, nous avons eu vingt-cinq mille livres de rentes à nous trois. Mais nous avons tout perdu par les circonstances, mon frère s'est expatrié, ma sœur cadette l'a suivi, et moi je suis restée ici pour être la correspondante.
Mon frère ne m'a rien laissé à son départ. Ses principaux amis et les nôtres, à ma sœur et à moi, ont quitté la capitale, et je me suis trouvée... dans la plus profonde pénurie.
Obligée de paraître pour mon frère, je n'ai pas osé vendre mes habits, dont j'aurais eu d'ailleurs peu de chose, ne possédant que des colifichets de gaze, de linon et une robe de satin avec une pelisse pour l'hiver. Je vins d'abord honteusement au Palais- Royal, me tenant dans les endroits écartés, et m'adressant timidement aux hommes de l'extérieur le plus honnête. J'y ai souvent été trompée. Mais c'est un inconvénient de ce malheureux métier! Plus j'étais circonspecte et craintive, et plus les libertins paraissaient disposés à m'insulter. Je crois aussi que quelques connaissances de mon frère, qui a des ennemis nombreux, m'auront reconnue et m'auront fait remarquer. Cela va au point que je me vois obligée de déserter le Palais-Royal. Qiie faire?... J'ai pris le parti d'aller chez deux sœurs nommées Leblanc, qui demeurent l'une rue Saint-Jacques, l'autre rue de l'Hirondelle; et là, sous un costume ignoble de me donner aux gens du commun, pour la pièce d'argent la plus basse. Car il y a moitié pour la maîtresse, quart pour la procureuse, et le reste pour moi. Le total était de vingt-quatre sous.
J'écris à mon frère tout ce qui se passe sous un vocabulaire dont nous sommes convenus. Il profite de mon travail; mais il
est insensible à mes besoins, et il m'écrit que je fasse comme je pourrai jusqu'à la fm des troubles.
Zaïre nous nomma son frère, et nous fûmes du plus grand étonnement! C'est un homme très-fameux. Nous fûmes touché de la beauté, de la douceur de la physionomie de la jeune personne, et nous l'avons recommandée à Mad. la mère qui a bien voulu en prendre soin. Que tous les honnêtes gens tâchent de faire comme nous, et de tirer du malheur les infortunées qui ont conservé quelques sentiments.