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DIX-SEPTIÈME FILLE

ELEONORE

Nous ne vîmes pas Dorine, le soir, et nous ne pûmes joindre Élise, malgré l'envie que nous en avions. Tandis que nous étions dans une sorte d'embarras, nous aperçûmes une jeune fille, mise avec une grâce exquise, marchant en sautillant, et paraissant avoir la vivacité de l'écureuil. Son corset brun, sa jupe de gaze, sa gorge, son air, tout était provoquant. Nous l'abordâmes.

Au premier mot qu'elle nous dit, nous crûmes reconnaître sa voix. Nous l'examinâmes avec plus d'attention ; et nous eûmes l'assurance que nous ne nous trompions pas. C'était la fille unique d'un traiteur de la rue des Marmouiets, qui avait été débauchée par son bel oncle, c'est-à-dire, le mari de sa tante. Non que cet homme l'eût séduite ; c'était au contraire Eléonore qui en était devenue amoureuse et qui l'avait séduit. Nous savions tout cela. Nous n'en dîmes rien. Nous proposâmes nos six francs à la jolie personne; elle les accepta et consentit à nous raconter son histoire, à une condition qu'elle rirait et que nous ririons avec elle des choses les plus tristes.

» Je suis fille d'un... d'un Qu'importer... Ma mérc était une belle, très-belle femme ! Car je me souviens qu'un jour, qu'elle

passait sur le Petit-Pont, me tenant par la main, deux gros hommes qui la suivaient, s'écrièrent. — Voilà une belle B*** ! Je donnerais cent louis pour lui faire le pendant de cette petite fille-là! Ma mère sourit, puis elle se mordit les lèvres pour paraître sérieuse.

» Ma tante était aussi une belle femme, de beaux yeux, une belle taille... Vous voyez bien qu'il fallait que je fusse jolie...

» Je ne sais comment il se fit, qu'à treize ou quatorze ans, je trouvai aimable le mari de ma tante. En vérité je ne sais comment cela se fit ! Mais enfin, cela fut. Je me mettais sous mon dix-huit, quand je devais aller chez lui ou qu'il devait venir chez nous. Je l'agaçais, le pinçais. 11 me poursuivait. Je me laissais attraper et lorsqu'il me tenait je l'embrassais...

» Un jour qu'on donnait un grand dîner chez ma tante, je me trouvai à côté de son mari. J'étais jolie... oh! jolie... vous n'en avez pas d'idée!... Je lui marchais sur le pied, je le chatouillais... On but. Je voulus aussi me donner une petite pointe... Mon bel oncle me répétait... Éléonore! tu serais une charmante bacchante! grise-toi, mon Éléonore! je t'en prie! grise-toi un peu?... Je souriais, je buvais, il souriait, il buvait, et me disait des douceurs, je ne demeurais pas en reste... Sans doute que ce jour-là je lui inspirais... Nous nous donnâmes un rendez-vous à la chute du jour au magasin... Je ne sais comment il se fit que ce rendez-vous fut entendu de ma tante... Elle résolut de me remplacer, pour en savoir le but. Elle se confia, pour se faciliter, à un homme qu'elle estimait fort, et dans qui elle avait d'autant plus de confiance qu'il était amoureux de ma mère depuis quinze à seize ans, c'est-à-dire, dès avant son mariage. Ce monsieur avertit ma mère de ce qui se passait. On crut devoir aussi prévenir mon père...

» Notez que nous avions tous la tête échauffée par les liqueurs et que mon père aimait fort ma tante, une des plus attrayantes femmes de Paris. L'heure du rendez-vous arrive. Nous nous éclipsons mon oncle et moi... Nous étions précédés par l'homme qui avait averti ma tante, par elle-même, par mon père et par ma mère. Nous entrons. On ne voyait pas à se mettre le doigt

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dans l'œil. Ma tante suivant la convention, crut prendre le doigt de son mari qui me suivait et l'emmener à l'écart. Elle prit mon père. Ma mère crut prendre son mari, elle prit le monsieur en question; et moi je restais avec mon oncle. On ne devait point parler à cause d'un garçon, grand nigaud qui couchait tout près et qui pouvait entendre. Tout le monde opéra. Ma tante disait : — Quelle ardeur ! le traître croit être avec sa nièce !... On lui en donnera des petits couteaux pour les perdre ! Ma mère pensait. — Je ne reconnais pas mon mari! ce qu'ilentend à côté de nous, lui donne du cœur à l'ouvrage! Pour moi, que l'on croyait abandonnée, je trouvais tout absolument neuf et je m'en émerveillais.

» Dans un certain moment je fis un cri (car je me croyais seule avec mon oncle). Le misérable garçon était dans son cabinet à coucher prêt à éteindre sa lumière. Étonné de ce qu'il vient d'entendre, il ouvre brusquement la porte, et montre... mon bel oncle avec moi, mon père avec ma tante, et ma mère avec son ancien galant ! Le tableau était superbe ! Tous ces gens-là étaient au fort de l'ouvrage (dit Éléonore en riant aux éclats). Ils ne se dérangèrent pas du tout... Le grand nigaud cependant restait là comme une statue, la bouche béante, les yeux immobiles, en chemise écourtée... Je fus la première qui le remarquai : j'éclatai de rire comme tout à l'heure. Les coopérants se levèrent en grommelant, trèsfâchés, non de leurs œuvres, mais de celles d'autrui. Mon oncle était charmé de m'avoir eue ; mon père d'avoir eu ma tante ; le galant d'avoir eu ma mère! Mais le premier grommelait au sujet de sa femme, et mon père n'était rien moins que satisfait d'avoir vu employer sa femme et sa fille! Pour le galant, il grommelait contre le grand nigaud.

» Que dire ? ces dames étaient si honteuses, qu'elles se hâtèrent de descendre! Leurs maris les suivirent. Le galant resta seul avec moi. Il voulut me parler. Je crus bonnement qu'il allait me gronder. Je m'enfuis dans le cabinet du grand nigaud. Celui-ci ferma la porte, et mis hors de lui-même par ce qu'il venait de voir, il me donna un nouvel assaut. Le

galant de ma mère trouva la porte en tâtonnant, et courut porter cette nouvelle à mon père et à ma mère. Il avertit également mon bel oncle et ma tante, puisque tous quatre étaient ensemble. On fit trêve à une querelle violente, pour remonter avec des flambeaux. On frappa. Le nigaud trop occupé laissa faire. Mon père enfonça la porte et prit le nigaud par le milieu du corps. Celui-ci, comme un enragé quoiqu'il fut à son second acte, se jeta sur ma tante, qui se trouva la plus proche et la renversa. Tout le monde courut au secours de la maîtresse de la maison. Et moi je profitai d'un moment de liberté pour m'échapper.

» J'avais vu à deux maisons plus bas des filles publiques. Je me sauvai dans leur allée, et j'allai frapper à leur porte. Une grosse femme m'ouvrit. Je lui dis, qu'ayant été surprise avec un amant, je fuyais la maison paternelle. — Elle me demanda si j'étais déflorée? — Oui, Madame (répondis-je avec une révérence)... Elle s'en assura, et me dit : — Puisque vous n'avez plus votre pucelage, je puis vous garder. Un homme arriva. Il lui parla bas ; puis elle ajouta. — Tenez? en voilà une toute fraîche. Il me trouva si jolie qu'il voulut coucher. On nous donna une petite chambre, et je fus tourmentée toute la nuit.

Le lendemain la grosse femme entendit qu'on me cherchait. Elle eut peur. Le soir elle me fit conduire dans ce quartier chez la maman que j'ai aujourd'hui. Je sors rarement, et personne ne m'a encore reconnue.

» Voilà mon histoire : elle est courte et bonne. »

Nous ne dîmes mot. Mais nous la suivîmes, et le même soir, nous avons mis ses parents à portée de la reprendre. Elle est au couvent.

Nota. Cette historiette est très libre et nous avons été tenté de la supprimer. Mais un motif nous l'a fait conserver. Dans combien de maisons de Paris, n'avonsnous pas vu qu'on laisse prendre trop de familiarité avec des jeunes filles bien assaisonnées de parure, bien provoquantes, par des beaux-frères, de beaux oncles, des cousins mêmes? Souvent nous en avons été indigné? Oui, nous connaissons trois filles publiques, qui le sont devenues par leurs beaux-frères, maris de leurs sœurs... Nous avons donc rapporté l'histoire d'Eléonore, dussent les puristes aveugles froncer le sourcil.

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