‹ Le Palais-RoyalChapitre 26 sur 92 · DIX-HUITIÈME FILLE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME FILLE

SOFIE

Nous cherchâmes ardemment Dorine. Mais ne l'ayant pas aperçue, nous eûmes l'avantage inespéré de joindre Élise. Elle voulut aller chercher son enfant. Nous lui protestâmes qu'elle était si belle femme, que nous nous trouvions fiers de cheminer avec elle.

Dans ce moment parurent six jeunes filles, les mêmes dont il est parlé dans notre préambule, sous les n°* i8, 19, 20, 21, 22 et 23. Elles nous frappèrent tellement que nous étions comme fâché de nous être embarrassé d'Elise. Mais nous raisonnions en aveugle. Les six nymphes ne firent qu'apparaître un instant, et rentrèrent aussitôt pour ne plus ressortir.

Nous demandâmes à Élise, si elle les connaissait? — Ce sont les Houris (nous répondit-elle). Nous lui offrîmes nos six francs pour une demi-heure de conversation. La belle consentit au marché. Mais elle voulut absolument avoir son enfant. — Si ce n'est pour toi (nous dit-elle), c'est pour moi. Je veux avoir l'air décent. Nous lui fîmes observer que c'était un hommage que le vice rendait à la vertu. Elle en convint; et comme nous la connaissions, nous lui fîmes quelques reproches sur sa conduite avec les enfants. Elle brisa là-dessus, et nous offrit d'elle-même, de nous faire en six soirées, l'histoire des six jeunes filles que nous venions de voir, même de la noire et de la mulâtre. Nous fûmes enchanté et nous lui promîmes six francs pour chaque séance. Elle alla prendre l'enfant que nous voulûmes porter et elle commença.

» — La plus grande, qui est brune, se nomme Sofie. Elle 'a seize ans. Il y a trente-six filles dans la maison gouvernée par une femme singulière, qui se fait appeler Madame Ogret, par ses connaissances, quoiqu'elle porte un autre nom pour le public. Cette femme a enseigné la géographie et elle a eu beaucoup d'écolières. Elle a été mariée, et elle a ses quatre filles avec elle. Cependant son mari a trouvé le moyen de casser le mariage et d'épouser une autre femme avec laquelle il vit.

» Dés que Madame Ogret se vit déclarer concubine, elle quitta son enseignement, et vint avec ses quatre filles, Sofie, Angélique, Adèle et Zéfire, qui sans doute sont de quatre pères différents (car la dame était galante), s'établir aux environs du Palais-Royal. Elle leur déclara son dessein. Les quatre jeunes filles se prirent à pleurer; elles se jetèrent aux genoux de leur mère, et la supplièrent de ne pas les prostituer ! — C'est mon intention (répondit Madame Ogret). Mais composons. Et elle fit son marché avec elles, que jamais elles ne feraient le dénoûment d'une aventure. Pour cela. Madame Ogret prit chez elle plusieurs filles et ses pratiques ont tellement augmenté, qu'elle en a douze à demeure, outre les six que vous venez de voir, et dixhuit externes (j'en suis une), qui viennent, quand elle les demande.

» Sofie n'est pas l'aînée; c'est Angélique : mais c'est la première qui en a le titre à cause de sa taille et de son genre de beauté. Cette enfant a été très-malheureuse toute sa vie. Son père qui était un libertin avant de faire casser son mariage, avait cédé sa femme à un abbé, journaliste compilateur, qui en était devenu amoureux, et il avait pris par économie, dans une de nos maisons, une grosse fille ex-cuisinière, qui lui coûtait moins que sa femme ne lui rapportait? Il avait gardé deux enfants, Sofie et Adèle. Sa femme avait Angélique l'aînée et Zéfire la plus jeune. L'abbé qui voulait avoir l'air décent, quand il se promenait avec Madame Ogret, tenait Angélique par la main et faisait porter Zéfire par une gouvernante d'enfants... Mais revenons à Sofie.

» Dès l'âge de six à sept ans, qu'elle avait alors, elle était char-

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