VINGT ET UNIEME ET VINGT-DEUXIÈME FILLES
ZEFIRE ET ZOE
— Me voici (dit Elise, en accourant au-devant de nous, dans la grande allée, en sortant des yariétès). — Allons, votre temps est précieux; je vous écoute? (lui répondîmes-nous).
» — Zéfire est la plus délicieuse fille, qui soit au monde. Je vous ai dit, qu'elle avait un amant, comme ses trois autres sœurs. 11 est beaucoup plus relevé ; car celui d'Adèle est un étranger fort riche, il est vrai, mais simple colon des Iles.
» Un jour, que Zéfire recevait un jeune homme que ses trois sœurs avaient émoustillé, au moment de s'échapper, elle ne fut pas assez promptement substituée. Le jeune homme se voyant abandonné dans le moment le plus voluptueux, s'écria : — Hé ! quoi! céleste Houri! vous me quittez!... Ha! ne croyez pas qu'une autre puisse vous remplacer, comme vous-même en avez remplacé trois! Non! non! je renonce à l'amour, à la jouissance, au plaisir, à la volupté, si vous ne me les procurez! Zéfire ne voyant personne, revint auprès de lui, avec autant de légèreté qu'elle avait disparu. — Je ne pui faire ce que vous me demandez, quoique... je vous préfère à tou:? les hommes (lui dit-elle). Je suis une Houri mortelle; je ne pui^ continuer à l'être, qu'en me comportant comme je le fais... Adieu... Voici la Volupté, qui vient à vous. Aces mots, elle s'enfuit, légère com'^e le vent dont elle portait le nom.
» Une jolie fille entra. C'était une Vierge. Elle s'approcha timidement du jeune homme, et lui dit : — Je me nomme Zoé : Je n'ai pas le privilège, comme les quatre Houris, de l'être tou-
LES FILLES DE l'aLLEE DES SOUPIRS 97
jours : mais je le suis aujourd'hui ; et Madame, mère des quatre sœurs que vous venez de voir, m'envoie à vous, pour vous récompenser de votre bonne conduite avec elle. — Comment êtes- vous Houri, aujourd'hui? — Je ne suis ici que depuis quinze jours, Madame me réservait pour une bonne occasion. Elle a pensé qu'elle ne pouvait en trouver de meilleure, pour donner le trésor que je possède encore. Allez, ma fille! (dit le jeune homme). Jamais je ne verrai d'autre femme que celle qui me quitte. Qu'elle dise à quel prix elle se met. Je lui donnerais mon sang, si elle l'exigeait. La jeune fille se retira.
» Dès qu'elle .fut partie, Zéfire rentra, mais avec sa mère. Zéfire courut se jeter dans les bras du jeune homme, en lui disant. — Je me donnerais tout à l'heure, si maman y consentait. Madame Ogret observa au jeune homme, que Zéfire était sa quatrième fille; qu'elle était pucelle ; que ses trois sœurs aînées avaient chacune un amant, dont elles allaient devenir les épouses. Qu'il se tâtàt, pour sentir s'il aurait la force de les imiter?
Le jeune homme était trop épris, pour hésiter. Il jura d'épouser Zéfire. On lui répondit, qu'il ne la posséderait qu'après le mariage. Il fallut se soumettre. Il demanda seulement qu'on ne le fit pas languir. Il sortit. »
Je pourrais vous quitter ici. Mais je ne veux pas vous faire payer ces histoires plus cher que vous ne les vendrez au libraire. Je vais vous donner le dénoûment.
» Sophie et Zéfire étaient connues de leurs amants pour ce qu'elles étaient. Mais Angélique et la rouge Adèle étaient regardées comme des Filles ordinaires. Le même jour que Zéfire eut un amant, elle sortit le soir avec ses sœurs (c'est le soir que nous les avons vues) ; elles venaient prendre l'air un instant. Mais ayant aperçu le marchand drapier, elles rentrèrent précipitamment, non de peur d'en être vues, mais pour ne pas se promener avec lui dans le jardin, et ne pas donner occasion à quelqu'un de l'instruire. Le marchand drapier les voyant fuir, les suivait, quand il fut arrêté au pied de l'escalier de passage, par le chevalier des Manettes, amant d'Adèle.
» — Vous courez après ces jeunes personnes (dit le Chevalier).
— Oui. — Les connaissez-vous? — Qu'en dites-vous? — Mais beaucoup de bien! Je dois en épouser une. — Laquelle? — La plus belle. — Qu'est leur mère? — Une bonne bourgeoise qui vit de son bien. — Bon!... Moi j'épouse aussi la plus belle. — Ha ! mon beau-frère ou mon rival ! Entrons ensemble pour nous éclaircir? — Non, causons un peu. Ils rentrèrent dans l'allée.
» Au même instant, un horloger de la connaissance du drapier les aborda. — Tu étais sur les pas des Houris (lui dit-il).
— Qu'est-ce que les Houris? — Ces six belles qui viennent de rentrer. — Comment sais-tu que ce sont des Houris? L'horloger lui raconta ce que je vous ai dit. Le drapier se mordit les lèvres ; mais il ne dit mot. Il quitta l'horloger, et dés qu'il fut seul, il alla se présenter à la porte déshonnête. La portière l'introduisit mystérieusement. On lui donna successivement quatre jeunes filles, mais ce n'étaient plus Sofie, Angélique, Adèle et Zéfire. Elles n'exerçaient plus leur art voluptueux, depuis que les mariages étaient assurés. Le drapier ne vit rien.
» On le fit sortir après lui avoir offert la noire et la cuivrée qui s'esquivèrent comme les houris. 11 ne fut pas très-pressant avec elles, il aimait trop Angélique. Il alla chez elle par la porte honnête.
» Franc et sincère mais poli, comme il était, au lieu de lui ouvrir son cœur, en blessant sa délicatesse, il demanda un entretien à la mère, pour lui conter tout ce que l'horloger lui avait dit. Madame Ogret ne lui répondit pas. Elle fit entrer ses trois gendres futurs qui venaient d'arriver, et leur dit d'agir avec le quatrième comme leur prudence le demanderait. On l'instruisit, afin qu'il prît des précautions et il épousera comme les trois autres. »
Elle disparut en achevant ces mots.
J'ai su, depuis son récit, que les quatre mariages s'étaient faits. Angélique est dévote avec sa belle-mère, dont elle est chérie, et qui la vante à tout le monde comme un modèle... et sa manière de se mettre est si différente de ce qu'elle était au Palais- Royal, que personne ne peut la reconnaître à l'Apport- Paris.
Adèle est dans le pays étranger. Sofie est montée dans la magistrature. Pour Zéfire, idole de son mari, elle le suit dans les garnisons et lui est scrupuleusement fidèle.
11 nous reste à faire l'histoire des deux Houris de couleur.