ESTHER
Lorsque Madame Ogret eut acheté cette belle noire (nous dit Élise), elle l'amena d'abord à ses filles, qui s'éprirent pour elle d'une telle amitié à cause de la douceur de sa physionomie, qu'elles supplièrent leur mère de la traiter comme elles-mêmes. Madame Ogret malgré tout est bonne mère; elle y consentit. Sophie et ses sœurs apprirent le français à Esther, qu'elles nommèrent ainsi; car elle n'est pas encore baptisée : et c'est ce qui fera son bonheur.
» Dès qu'Esther sut parler, les jeunes Ogret s'empressèrent de lui demander son histoire. Esther avait alors douze ans; il y en avait quatre qu'elle avait perdu son père, trois qu'elle avait été enlevée d'Afrique, deux qu'elle était arrivée en France, et un qu'elle était au couvent des Houris. Je vais tâcher de vous rendre son récit tel que je l'ai entendu; car j'étais alors une des matérielles delà maison. C'est elle qui va parler.
» Je suis née dans un pays bien chaud, comparé à celui-ci, et qu'on nomme chez nous louda, et vous Juida. Mon père était vieux et riche; il allait tous les jours chez le roi. Or, il faut savoir que,
BIBUOTHECA.
Oftaviensiii
chez nous, tout appartient à l'aîné des fils : les biens, les femmes, les enfants de son père. Nous étions plus de cent enfants; et notre aîné, qui avait trente-cinq ans, était bien dur, au sentiment de tout le monde. Et mon père lui disait souvent :
— Nouhah! Nouhah! tues trop dur! et j'émanciperai toute ma famille, en mourant, de peur que tu ne la traites en esclave, et que tu ne pousses la barbarie jusqu'à la vendre aux Européens ! Et Nouhah répondait : — Vous êtes le maître, mon père. Mais le méchant craignit l'effet de cette menace, et il commit un crime horrible.
» 11 alla trouver le roi qui était à peu près de son âge, et qui l'aimait beaucoup, et il lui fit entendre que le zèle de sujet l'emportant sur la piété filiale, il lui dévoilait un complot de son père, pour livrer le royaume au roi d'Agra, ancien suzerain d'iouda. Le roi crut le méchant fils. Il manda le vieillard, lui fit mille caresses, et au moment où mon père s'inclinait devant lui pour le remercier, il tira son sabre, et lui fit tomber la tête.
» Tous les biens, les femmes et les enfants d'un homme tué des mains ou par les ordres du roi, sont confisqués, et ce sont les femmes du roi qui vont, comme des furies, faire la confiscation : parce qu'elles n'ont que cela et leur travail pour subsister. Mais le roi déclara qu'il remettait la confiscation au fils aîné du puni : ce qui mit toutes les reines bien en colère !
» Or, ma mère était l'épouse favorite de notre père. Mon frère aîné, par la loi du pays, a le droit de prendre les bellesmères pour femmes, d'en faire ses servantes, ou de les vendre. Mais s'il couche avec elles, il ne peut plus les faire ses esclaves, ni les vendre ; elles deviennent ses femmes. Nouhah brûlait pour ma mère. Dès que son père fut mort, il vint lui demander si elle était enceinte. Ma mère, qui voyait ses yeux étinceler, et qui ne savait quel était son dessein, voulut éviter de passer dans ses bras, le jour même de la mort de son mari. Elle le pria d'attendre quelques jours pour s'assurer qu'elle ne l'était pas : car si un fils voyait la femme de son père enceinte, c'est comme s'il voyait sa propre mère ; il serait incestueux, et puni de mort.
Nouliah frémit de rage et de luxure. Alors m'ayant aperçue, il demanda si j'étais nubile; car on l'est dès huit ans, dans notre pays. Maisj'étais plus tardive, peut-être parce qu'il y avait du sang portugais dans celui de ma mère, une de ses aïeules étant de cette nation : je n'ai été nubile qu'à dix ans.
» Sur la réponse de ma mère, que je ne l'étais pas encore, le brutal Nouhah nous prit toutes deux violemment par le bras, et nous fit jeter au rang des esclaves. Quelque temps après, il nous conduisit à un vaisseau européen, qui se trouva être français et nous vendit. Nous partîmes par un beau temps; nous ne fûmes pas enchaînées. Ma mère fut destinée aux plaisirs du capitaine. Pour moi, des Européens, et surtout des Français, devaient me regarder comme une enfant : on ne faisait pas attention à moi.
» Un jour, le pilote, homme fort et vigoureux, trouva ma mère sous sa main. 11 lui fit signe, en jurant, de se coucher. Elle refusait. 11 la renversa, et la força. Elle ne cria pas cependant, de peur de causer un malheur ; mais le capitaine survint. 11 tua du même coup le pilote et ma mère : leurs corps furent jetés à l'eau. Cette action aliéna l'équipage. On se jeta sur l'assassin, on le lia, et on amena le vaisseau à un port de France.
» Le chargement n'était pas en esclaves; il s'y en trouvait très-peu. On me vendit, à La Rochelle, et ce fut une dame, toute prête à se rendre à Paris, qui m'acheta. Le fils de cette dame me trouva de son goût, et voulut m'assujettir à ses fantaisies. Sa mère nous entendit, accourut, le gronda, d'une manière trèsinsultante pour moi, et chercha l'occasion de me vendre. Elle choisit votre mère, dont elle connaissait l'état, pour m'éloigner d'autant plus sûrement de son fils.
» Vous savez le reste de mon histoire, mes bonnes amies. Vous m'avez traitée en sœur; votre mère m'en a servi, et j'ai encore ma fleur, bienfait inestimable ! puisque si je trouvais mon jeune amant, je mettrais mon bonheur et ma gloire à la lui faire cueillir. »
» Voilà ce que dit Esther. C'est à moi d'achever.
» Un de ces jours (car c'était à la fête des noces des quatre sœurs), un jeune homme en deuil aperçut Esther, qui montait
en voiture. Il fait un cri, s'élance à la portière, au risque de se faire écraser, et parle à la belle noire. C'était son amant. Elle lui permit d'entrer auprès d'elle. Ce jeune homme n'a que dix-huit ans. Il apprit à sa maîtresse que sa mère était morte ; qu'il était émancipé, mais cependant sous la dépendance d'une tante fort dévote. Ils renouvelèrent ainsi connaissance, et se promirent de se voir tous les jours,
» 11 vint dès le lendemain. Madame Ogret était prévenue par Esther, et par ses filles, qui s'intéressaient vivement à la jeune noire, alors âgée de 13 ans, mais parfaitement développée. Madame Ogret resta présente à l'entretien, examina le jeune homme, le scruta et le trouvant assez amoureux pour épouser, résolut d'agir avec adresse.
» Elle alla chez la tante dévote, lui vanta la naissance, la beauté, le caractère, les mœurs d'Esther, et la voyant émerveillée, elle ajouta : — Elle n'est pas encore baptisée ; elle le sera la veille du mariage, et vous donnerez à votre neveu une épouse digne d'entrer au ciel Telle est la force d'une raison donnée à propos par une personne adroite! La dame s'attendrit; elle n'envisagea plus dans Esther, que l'innocence baptismale. Elle la voulut voir. La jeune fille fut conduite chez elle, et la charma par sa douceur. On engagea la dame à être sa marraine; et alors, devenue sa mère spirituelle, elle en prit tous les sentiments. Elle disait à son neveu : — Tu seras mon gendre et Dieu te bénira en considération de la pureté d'âme de ta femme.
» Esther sera baptisée demain, et mariée après. »
Tel fut le récit d'Elise rencontrée au bout de quelque soirées d'absence.
LES FILLES DE l' ALLEE DES SOUPIRS IO3