ZILIA
Je m'acquitte aujourd'hui de mon bail avec vous (nous dit Elise). Car, en vérité, je me croirais mariée, si je continuais plus longtemps à ne parler qu'au même homme. Or, vous savez quelle horreur j'ai du mariage!
» Zilia, la plus séduisante des créatures, car je l'ai vue avec les hommes, nous est venue d'Espagne. Elle ne savait que sa langue naturelle, et un peu d'espagnol, quand unjuif qui l'avait amenée à Paris pour la prostituer, eut occasion de connaître Madame Ogret. Il voulait d'abord la lui louer : mais les filles de la dame, et Esther elle-même ne l'eurent pas plutôt avec elles, qu'elles déclarèrent à M. le Juif espagnol, qu'elles ne la rendraient jamais. 11 voulut se plaindre au lieutenant de police M. Decrosne, qui existait encore. Mais Madame Ogret qui est éloquente, se présenta pour plaider sa cause contradictoirement, la gagna, et l'Israélite fut honni.
» En sortant elle dit à cet homme : — Je suis plus honnête que vous. Je vous offre une somme. — Je veux cent louis (répondit le Juif). Madame Ogret qui a l'âme grande, le conduisit chez elle, lui en remit cent cinquante, lui fit donner quittance et devant lui, remit le papier à Zilia, en lui disant de le conserver. Le Juif se retira surpris, mais sans avoir pu concevoir ce que c'est que la générosité : c'est une vertu trop loin des mœurs de sa nation.
» Zilia fut assimilée aux filles de la maison, et à la belle noire. Elle resta Houri. Insensiblement elle apprit le français, et ce
fut lorsqu'elle sut parler qu'on lui demanda son histoire. Il faut dire ici qu'Esther et Zilia, nées dans des climats chauds, portaient le charme des préludes plus loin que les quatre sœurs; c'est elles qui leur succédaient, au lieu de les précéder. Elles donnaient le dernier période de la volupté, et en sortant de leurs mains, souvent un vieillard, mari d'une jeune épouse qu'il amenait par la porte honnête, et qu'il faisait tenir dans une chambre voisine, se trouvait dans le cas de la féconder quoique septuagénaire. Ce qui prouve que Madame Ogret, femme très-philosophe dans notre état, fait joindre l'utile à l'agréable.
— Nous ne savions pas ce trait (interrompîmes-nous), et nous vous en remercions... 11 est très intéressant de le savoir... (et de le publier!) pensâmes-nous.
» Ne m'interrompez plus, ou je termine la séance, et il vous en coûtera six francs de plus pour une seule phrase...
» Zilia commençant à écorcher le français, les cinq amies la prièrent de leur faire son histoire, que je vais tâcher de rendre le mieux que je pourrai.
» — J'ai quatorze ans. Je suis originaire de Qiiito, capitale du Pérou, et née à Boston. Ma mère descendante des Incas, par son père et sa mère dont la famille avait toujours vécu sous la protection des vice-rois, était destinée à épouser un de ses cousins lorsqu'elle fut aperçue par un jeune Français, marin de profession, qui était envoyé à Quito par le gouvernement. Soit que ma mère fût réellement belle, soit que le jeune Français n'eût pu trouver d'autre femme, il la poursuivit de la manière la plus vive et la plus secrète. Ma mère sans doute le trouva aimable, ou il lui fit violence; c'est ce que j'ignore : mais elle devint enceinte de ses œuvres. Sa famille en fut trèè-fàchée, lorsqu'elle s'en aperçut ! On n'osait se plaindre au vice-roi, de peur d'être puni. On n'osait pas non plus proposer au jeune Français d'épouser ma mère. 11 fallut dévorer sa douleur.
» Cependant le temps fixé au jeune Français, pour s'acquitter de sa commission venait d'expirer. 11 annonça qu'il allait partir. Comme on s'imaginait qu'il n'avait comprimé ma mère ou'une fois, et qu'il ignorait son état, on était dans la sécurité.
Mais ils s'étaient revus; ils s'aimaient, et le vaisseau étant parti le soir par un vent frais, pour retourner dans l'Amérique anglaise, alors à la veille de se soulever, on ne trouva plus ma mère.
» Elle arriva prête à me donner le jour à Boston, où je vins au monde. Mon père et ma mère se rendirent à Philadelphie, où ils me laissèrent, âgée de 15 mois. Mon père alla combattre et disparut. Ma mère revint auprès de moi, sans pouvoir encore se faire entendre, ni en français, ni en anglais. Elle m'éleva des débris de sa fortune jusqu'à l'âge de sept ans, en me parlant toujours péruvien. Mais j'appris un peu d'anglais avec mes compagnes. Elle partit alors pour le Pérou, où elle arriva lorsque j'eus huit ans.
» Son père et sa mère étaient morts. Le vice-roi s'était emparé de leur fortune, et il traita ma mère de menteuse quand elle se nomma. Il la fit mettre en prison où elle mourut de douleur.
» Quelque temps après, mon père qui avait été fait esclave, se présenta pour réclamer ma mère et moi avec elle. On le reçut fort mal ! 11 m'enleva, j'avais alors neuf ans, et me conduisit en France. Ce fut de là, qu'il adressa ses plaintes au gouvernement espagnol. Mais il disparut avant d'avoir obtenu justice.
» Il m'avait donné pour duègne, une mulâtre-créole des Antilles, qui s'empara de tout ce que me laissait mon père et me conduisit à Paris, où elle m'a vendue à votre mère, comme étant sa fille. Je ne la suis pas. Je ne pus alors la démentir, n'entendant pas le français : mais j'ai souvent entendu raconter à ma mère et à mon père lui-même ce que je viens de vous dire.
» Tel fut le récit de Zilia la Péruvienne. Vous savez son emploi chez Madame Ogret. Elle y était la dernière des Houris. Un de ces jours, il est venu chez Madame Ogret, par la porte des filles, un homme basané qui paraissait fort triste Esther n'était déjà plus au nombre des amuseuses; Zilia était la seule restante des six. On hésitait à la faire paraître. Mais cet homme était plongé dans une rêverie si profonde qu'on voulut l'en distraire. On introduisit Zilia auprès de lui. Elle s'avança vivement et lui prit la main. Il leva les yeux sur elle, fit un mouvement
brusque, la regarda encore et lui demanda qui elle était? — Zilia De Fremont... — De Fremont ! Zilia... Votre mère?... — Est de Quito, fille des Incas; un jeune Français, M. De Fremont... — Ma fille!... oui, c'est elle... Je retrouve ici ma fille... prostituée ... Je veux tuer la malheureuse!... — Arrêtez, ô mon père!... car je vous reconnais aussi... La dame chez laquelle je suis, est ma bienfaitrice!... Et elle lui conta comment elle était encore pucelle, comment la duègne-créole l'avait vendue. Elle lui fit l'histoire du mariage des cinq autres Houris. M. De Fremont l'écoutait sans l'interrompre. Enfin, il lui dit plus calme.
» Ma fille, ma chère Zilia! d'après ce que tu me dis, je vois que je dois beaucoup à la dame Ogret; je lui en marquerai ma reconnaissance. Mais je punirai l'infâme qui t'a vendue... Allons, prépare-toi à quitter cette maison. C'est dans celle de ton père que tu dois vivre. Je vais remercier Madame Ogret, et lui donner ce qu'elle me demandera, ne voulant pas disputer sur le prix de ma fille.
» Madame Ogret avait entendu le cri du père; elle accourait et se présenta : — Je ne demande rien, Monsieur, que votre amitié, son ressouvenir, et sa reconnaissance pour mes filles, qui l'ont aimée comme une sœur. Emmenez-là; voici tous ses effets. Trop heureuse d'avoir conservé une fille à son père! — Vous êtes une bonne femme (s'écria M. De Fremont). Allons, je serai votre ami. J'ai un parti pour ma Zilia. Il faut m'aider à lui donner d'honnêtes informations? — Rien ne m'est plus facile (s'écria Madame Ogret). J'ai deux réputations différentes. Je suis une bonne bourgeoise, vivant de son bien, en sortant par ma porte de la rue de Richelieu. J'ai marié mes filles; j'ai gagné; je vais me retirer et vous pouvez me nommer Madame N*** (elle dit un nom très approchantdu sien), comme tenant la pension où votre fille a demeuré
» C'est ce qu'a fait M. De Fremont. Madame Ogret quitte le commerce, et la plus honnête femme de notre art va l'abandonner à sa turpitude, si quelque femme de génie comme elle ne le relève. » Adieu.
» J'allais oublier de vous dire un mot de la petite Zoé! J'au-
rais pu vous faire une soirée à part de cette historiette. Mais je ne sais; j'ai des pressentiments, des inquiétudes! et jamais ils ne me trompent! A chaque mot que je vous dis, il me semble que c'est pour la dernière fois que je vous parle. — Ne croyez pas à ces chimères (lui dîmes-nous) : à moins que vos inquiétudes ne soient des remords. Élise soupira.
» Le sort de Zoé a tellement touché le cœur des quatre sœurs, surtout de Zéphire, qu'elles l'ont regardée comme un objet sacré. Elle avait échappé au péril avec l'amant de Zéfire; elles n'ont plus permis qu'elle y fût exposée. En conséquence, dès le même jour, elle fut déclarée fille de la maison, du consentement de Madame Ogret, et elle n'entre, elle ne sort plus que par la porte honnête. C'est le mari de Zéfire qui lui cherche un établissement; et les hommes des cinq autres belles veulent contribuera sa dot. Le jeune homme qu'on a trouvé est d'une jolie figure : mais il est sourd à demi. C'est un étranger d'un pays limitrophe de la France. Il en est devenu éperdument amoureux. On aura soin que jamais il ne soit instruit. La petite personne, de son côté, est ravie d'être tirée d'un état, qu'abandonnent ses protectrices» Car vous sentez que Madame Ogret va vendre son fonds. J'en serais bien tentée! Car il faut une femme d'un certain mérite pour en tirer parti. Une matrulle ordinaire tromperait grossièrement, détruirait la confiance et tout s'écroulerait. »
Nous observâmes à Elise, que nous ne lui croyions pas le talent nécessaire : qu'il fallait avoir un fonds de bonté, d'humanité qui lui manquaient, pour remplir la place de Madame Ogret. Elle nous regarda d'un air enflammé. Puis tout à coup se rendant justice, elle répondit : — La bonté, la vertu, tout ce qu'on loue tant dans le monde, sert-il réellement à quelque chose? Cela peut être; mais je n'ai pas la faculté de le sentir!
Elise nous quitta en achevant ces mots... Hélas! cette infortunée n'a pas la faculté d'être vertueuse !... Elle était à la veille d'éprouver le plus grand des malheurs. On a été instruit de sa cruauté envers les enfants des pauvres gens dont elle se servait, et on a cru hier devoir la séquestrer de la société. Elle est condamnée à dix ans d'hôpital !