LA MATRULLE
CUNEGONDE
Nous n'avons pas dit assez dans notre préamhule, lorsque nous avons annoncé qu'une MatruUe, actuellement au Palais-Royal, faisait imiter les femmes de qualité par ses élèves. Gette femme va plus loin. Pénétrée depuis longtemps du projet qu'elle exécute, nous avons su qu'elle commande, q\. (\\i qWq fait faire des ressemblances. G'est ce qu'on va voir.
Nous passions un soir au Palais-Royal, quand nous fûmes frappés de la vue d'une dame que nous avons tendrement aimée. Notre surprise fut extrême! car non-seulement c'était elle, mais
c'était cette belle personne, telle que nous l'avons aimée il y a sept à huit ans, avant qu'elle fût épouse et mère. Nous volons sur ses pas. Elle fuit devant nous, et monte un escalier des Arcades. Nous entrons avec elle dans un appartement superbe. Elle passe dans une pièce du fond, et une grosse femme se présente. Elle avait l'air commun, bas et mécliant ; son sourire même ne paraissait que le rassemblage de toutes les perfidies.
— Nous vous guettons depuis quinze jours, Monsieur le causeur avec les filles ! (nous dit-elle). Vous voilà pris dans nos filets. On dit que vous faites l'histoire des filles du Palais-Royal? Vous alliez m'oublier, si je n'étais venu à votre secours. 11 n'est pas d'histoire plus intéressante que la mienne, et celle de mes filles. Or je suis bien aise que l'Europe connaisse mon talent. Hoffmann, mon compatriote, polytipait les caractères d'impression : moi, je polytipe les femmes : Celle que vous venez de voir est moulée sur madame Z*** votre cousine, et pour vos six francs, vous allez causer un quart d'heure avec elle. Pour moi, je vous raconterai nion histoire gratis.
» Je suis fille d'une comédienne germanico-française. Je ne sais quel était mon père; mais apparemment ce fut quelque prince, ou quelque moucheur de chandelles; car je me trouvai absolument sans talent. On ne sut que faire de moi. Si la nature m'avait donné la beauté, j'aurais pu avoir un amant. Mais jeune, ma laideur surpassait la difformité que vous me voyez; ma figure s'est adoucie :. car vous savez qu'il est un point dans la vie, où les belles et les laides se rencontrent et où elles sont égales. Ensuite les laides deviennent des vieilles de moins en moins affreuses, tandis que les antiques beautés sont de plus en plusdifformées. Ma mère me déclaradonc qu'elle ne pouvait rien faire de moi, et que le seul parti que j'eusse à prendre pour voir le grand monde, était de me mettre servante de cabaret.
» Je la pris au mot et je disparus. Tous ses confrères furent indignés de sa dureté. Il y en avait un qui faisait les premiers rôles tragiques. C'était un homme de cinquante ans. Lorsque son rôle était jeune, il se rajeunissait à merveille. Quand son rôle était décrépit, il se vieillissait prodigieusement. Cet homme
me déterra dans une auberge, m'en tira au grand étonnement de mes maîtres, vu mon extrême laideur; me prit en affection, me donna des leçons, et me rendit à force de soins un peu comédienne; mais dans un seul rôle. Malgré la dureté de ma tête, j'appris ce rôle parfaitement : c'était celui dJAl^ire dans la tragédie de Voltaire.
» Un jour, l'actrice qui devait le faire, eut une colique dangereuse et longue : c'est-à-dire qu'elle accoucha. On était fort embarrassé! Il fallait changer la pièce; mais on n'avait pas d'actrice pour en jouer une autre. Mon maître vint me trouver où il me tenait cachée, me fit répéter, m'habilla des habits mêmes de l'accouchée, me fit grimacer, devant un miroir, les mines de l'actrice, me fit mettre du rouge comme elle, friser comme elle, parler comme elle, marcher, gesticuler comme elle, et courut annoncer qu'elle jouerait. Ceux de la troupe qui connaissaient le genre de sa maladie furent très-étonnés!... Mon maître revint. Il grimaça devant moi ; je faisais comme lui, et je fus émerveillée de voir que je représentais la demoiselle.
» Je parus sur la scène. J'entendis de tous côtés, les cris : — C'est elle! c'est elle! — Ce n'est pas elle! Je viens de lavoir au lit ! Je parlai : — C'est elle ! c'est elle ! Et les plus assurés furent réduits au silence. Je fis le rôle et l'on m'applaudit.
» Après la pièce, un prince allemand qui avait été amant de ma mère entra dans ma loge. — Mademoiselle (me dit-il), vous avez fait illusion à tout le monde. On vous croit Mademoiselle Singement l'aînée; mais je viens de la voir au lit. Vous êtes une autre qu'elle, malgré le sentiment du public. Recevez mes compliments et l'offre que je vous fais de ma protection?
» J'acceptai tout ce que m'offrait le prince : mais comme je n'avais ni logement, ni garde-robe, j'eus recours à mon maître qui fut enchanté de mon succès. Je fus entretenue par le prince; mais il ne me vit jamais que parée. Malheureusement, on voulut me faire jouer d'autres rôles!... Je n'en avais qu'un dans le ventre. Je fus épouvantable dans Zdire, malgré les efforts de mon maître pour m'y faire singer Mademoiselle Singement cadette. Je reprenais à tout moment le ton furibond de sa sœur. Je ren-
dis passablement un rôle d'hôtelière dans un drame allemand. Malgré ce léger succès, mon aversion pour l'étude me rendit si mauvaise actrice, qu'un jour ma mère, après une représentation de VHcueil des mœurs, me dit que je n'étais bonne qu'à faire une luaqiia de Paris.
» En fille soumise, je la pris encore au mot. Le lendemain, je vendis mes nippes, mes meubles, mes diamants; j'enfermai l'argent que j'en tirai dans un petit coffrât de fer, je repris mes habits de servante, et je retournai dans mon auberge, où l'on me reprit sans se douter du rôle que j'avais joué. J'y attendis une occasion de partir pour la capitale de la France.
» Personne ne s'avisa de m'aller chercher là, et j'y entendis parler de moi tout à mon aise. Ma mère sut alors que c'était moi qui avais été entretenue par le prince. Elle fit des cris épouvantables; elle effraya le prince lui-même par une découverte des plus terribles! Heureusement que dans le plus fort del'effroi, un vieux moucheur la tira par le bras. — Hé! là, là. Mademoiselle Cunégonde ! pas tant de bruit ! Ne vous souvient-il pas que la chose est au moins douteuse, et que vous m'avez aussi accusé d'avoir fait l'enfant pour avoir mes petites épargnes? Ce mot remit un peu le prince, mon père, en partie.
» Le lendemain de cette scène, mon maître s'avisa de venir à mon auberge. Il m'y retrouva et son étonnement fut inexprimable. — Vous avez du caractère (me dit-il); suivez vos destinées et vos inspirations; elles vous mèneront plus loin que moi. Il ne fut pas discret avec l'hôtelière ma maîtresse. Celle-ci disait à l'oreille de toutes ses pratiques que j'étais une actrice célèbre et singulière qui étudiait la nature. Malgré ma laideur et mon air souillon, j'eus beaucoup d'emploi!... au point que je ne pouvais y suffire. Les ducats pleuvaient sans que je me doutasse de ce qui me les attirait... Mais rien de stable en ce monde. y^n fus attaquée : et Vêtait /... Je sentis que c'était le moment d'aller à Paris pour me faire guérir. Le docteur Guilhert de P rêvai opéra cette cure honorable. Je lui contai mon histoire qui le fit bien rire. Il me donna la connaissance de Madame Janus, que vous connaîtrez un jour et celle de Madame Gourdan, sa célèbre voi-
sine. Cette dernière me forma dans son art et je me sentis en état non-seulement de l'égaler, mais de la surpasser.
» Dès que Madame Gourdan fut morte, et que j'eus son fonds, je songeai à exercer mon art, d'une manière nouvelle et supérieure à tout ce qui s'est vu dans Atliènes, sous Périclès; à Rome, sous Néron; et dans la capitale des Français, sous Louis XIV. Pour cela j'écrivis à mon maître que son âge forçait à la retraite du théâtre. 11 accourut auprès de moi. Je le priai de me donner des leçons de physionomimie (c'est le nom qu'il donnait à sa science), et d'y former mes filles. Je lui dévoilai mon plan, qui était de vendre aux amants l'image vivante de leurs maîtresses ; à certaines gens l'effigie des plus grandes et des plus belles dames de la cour; aux amants survivants la résurrection de leurs belles, et de me faire ainsi un revenu considérable. Je l'associai pour un quart dans mon profit. Garrickeit (c'est son nom de guerre), s'acquitta de sa partie avec une vérité, une énergie qui nous rendit très-habiles, mes filles et moi... Voici comme j'ai opéré pour vous; ce que je vais dire vous donnera une idée complète de ma manière.
» Ayant appris qui vous étiez et ce que vous faisiez au Palais- Royal tous les soirs, je fus curieuse de vous avoir pour historiographe autant que pour prôneur. En conséquence, ayant su que vous aviez pour domestique un Allemand, nommé Kofman, je le fis chercher. On le trouva au château de Bicétre,à la Force, où sa bonne conduite envers vous et le public l'avait fait mettre. Je le tirai de là, et je le pris à mon service. Je le questionnai sur vos inclinations. Il me parla beaucoup d'une certaine dame de l'Oison : mais je ne crus pas qu'une///^ de cette espèce eût conservé sur vous un grand empire. Enfin, à force de questions, je découvris que vous aviez aimé une cousine charmante, qu'on avait enlevée à votre amour en la mariant. Je la fis chercher : on la trouva très-aisément. Je lui fis voler un tableau, son portrait, à l'âge de dix-neuf ans. Je comparai ses traits d'alors à ceux d'à présent, et j'en fis un composé ressemblant qu'on sculpta. Un jour qu'elle allait à Chatou,]Q. fis arrêter la voiture ; deux hommes se présentèrent à la dame, en la
priant de ne pas s'effrayer et lui appliquèrent sur le visage une pâte qu'ils y laissèrent quelques minutes. Ils l'ôtèrent ensuite avec précaution, et me l'apportèrent encore molle. On la rectifia sur la sculpture. Cette pâte se durcit toujours. Dés qu'elle l'est suffisamment pour ne plus mollir on l'applique sur le visage d'une fille, choisie de la même chevelure que celle qu'on veut imiter et on la lie fortement. Aussitôt le maître ou la maîtresse de physionomimie s'exerce à lui faire imiter la manière, l'air de la personne calquée en lui faisant les mimes, et lui m.ontrant la manière de contracter les fibres du visage. On a auparavant exercé la jeune fille, car il faut la prendre de quatorze ans au plus, et vierge exacte, c'est-à-dire, qui n'ait jamais éprouvé la première crise; il ne faut pas même qu'elle soit encore nubile. On la fait ainsi travailler pendant plusieurs mois, en la forçant d'éprouver huit à dix fois le jour toutes les passions violentes, comme le rire extrême, la colère, la douleur avec larmes, etc. On ne lui ôte le masque, qui a la bouche, les narines et les yeux percés, que lorsqu'il ne la gêne plus depuis quelque temps, quelque mouvement qu'elle fasse, et la ressemblance est frappante, surtout si l'on s'aide de l'art de la physionomimie. La fille remet son masque toutes les nuits pour rectifier les traits, qui pourraient s'altérer en dormant.
» Voilà, Monsieur, et mon histoire et mon art. Tout à l'heure vous allez en admirer, les effets avec ma jolie Gertrude.
» Mon maître est mort depuis quelque temps. Mais je possède parfaitement son secret qu'il m'a laissé ainsi que sa fortune.
» 11 ne faut pas que j'omette de vous dire la manière dont j'ai le calqué des grandes Dames que je veux vendre en effigie à leurs adorateurs secrets, trop éloignés d'elles, ainsi que des belles tigresses, inflexibles aux soupirs, inaccessibles aux présents, etc. je gagne une femme de chambre. On persuade à la dame de se mettre une pâte sur le visage pour se conserver fraîche : c'est la mienne. On l'ôte au bout d'un quart d'heure parce que la dame se trouve gênée et l'on en remet une autre. Cela fait, on m'apporte la pâte encore molle; je la fais adoucir sur une sculpture
en plâtre que je me suis procurée, et qu'on a faite d'après un calqué précédent. Le choix du sujet demande de l'attention, car il faut la même couleur de cheveux, de sourcils, la même taille, la même gorge à peu près, la même jambe et le même pied.
» Ce qui va vous étonner c'est que j'ai à présent une genèrofacture de filles. Je choisis deux êtres biens constitués, sains, non blasés. Je les enferme dans une chambre sur le derrière où ils n'ont vue que sur un mur et un petit jardin. Dans la chambre sont le portrait et la sculpture de la dame à imiter; sur le mur, son portrait répété; la statue du petit jardin la représente. On me fait un masque ressemblant pour les voir et leur parler. Ils font un enfant. On éloigne l'homme dès que la femme est grosse. On calque en raccourci sur la statue et l'on masque avec ce calque l'enfant dès qu'il est né. J'ai déjà obtenu de prodigieux effets de cette méthode: vous en verrez des échantillons... A présent, vous allez entretenir Gertrude ou vous reviendrez demain. »
Nous répondîmes à Madame Cunégonde que la soirée était trop avancée, et que nous reviendrions le jour suivant.