GERTRUDE
Nous accourûmes le lendemain au Palais-Royal... \\é\2is\ nous ignorions le sort qui nous y attendait! Nous ne nous doutions pas que le charme d'un premier amour devait s'y renouveler, et que nous devions y céder à une illusion connue!
LES FILLES DE l' ALLEE DES SOUPIRS I29
Nous traversâmes les allées du jardin. Jamais les filles n'avaient été si jolies. 11 semblait qu'un charme était répandu sur toute la nature. Nous avancions, et nous étions près d'arriver quand une jeune beauté nous aborda, c'était Gertrude.
— Maman, Madame Gunégonde, m'a dit de vous attendre. J'étais à la croisée. Je suis descendue au-devant de vous. Nous crûmes entendre la voix chérie de celle que nous abordâmes dans des temps plus heureux, lorsque la main du despotisme ne s'était pas encore appesantie sur nous. Gertrude s'avança, et nous crûmes voir marcher le touchant objet de notre premier amour... Arrivé, dans l'appartement, elle nous fit tomber sur le même sofa, où elle venait de se jeter et nous tint ce discours :
— Oh 1 cher cousin! on veut me ravir à ton amour! On veut que je donne à un autre ma main et ma personne!... Ha! plutôt mourir! (Nous étions dans l'enchantement; c'était la belle, la jolie, la délicate, la ravissante, la provocante Gertrude d'autrefois ! nous n'eûmes pas la force de l'interrompre). — Non, jamais un autre que toi n'aura mon cœur! un sentiment trop tendre m'attache à mon cousin ! . . . Viens, viens cueillir la rose réservée, cultivée pour toi seul !
Elle nous attira dans ses bras. Le charme était tout-puissant : c'était Gertrude à seize ans, lorsqu'à seize ans nous brûlions pour elle!... L'ivresse était insurmontable. Nous cherchâmes la volupté : nous la trouvâmes avec tous ses accessoires et nous entrâmes par la voie la plus étroite dans le temple du bonheur... même après l'illusion, le charme durait encore (i)...
» — Il faut mon ami (dit alors Gertrude), que tu saches parfaitement qui je suis. Je diminuerai peut-être ton illusion par mon histoire, mais il est nécessaire que tu sentes tout le prix de ce que je t'ai donné.
» — Je suis réellement ta cousine ; c'est pourquoi maman Gunégonde m'a choisie ; son calque, quoiqu'efficace, ne m'a presque rien donné. J'ai seize ans moins deux mois. En 1775,
(i) Nous avons eu envie d'effacer cet alinéa : mais c'eût été mentir... Nous le laissons malgré nousl
ton oncle *** déjà veuf, allait souvent chez un de ses confrères et de ses amis, qui avait pour fille une jolie petite blonde de quatorze ans. Un jour il la trouva seule. La petite Dauvernes était rieuse : elle l'agaça. Elle était charmante; l'homme fut ému; il lui ravit ce que je viens de te donner... Il en fut très fâché ! Cependant il se tranquillisait, quand la pauvre petite vint lui révéler sa grossesse. On employa la plus grande adresse à cacher son état; on la fit accoucher parla Sanie:(, sage-femme qui demeure encore rue Montmartre vis-à-vis de l'égout, et le père ne sut rien de cet accident.
L'enfant qui est moi, fut mise en nourrice. La jeune maman acheva de se former et on la maria pour fille, à dix-huit ans.
» Mon père prit soin de moi et il m'aimait d'autant plus que je ressemblais à sa fille chérie. Je fus mise en apprentissage de modes chez Madame Monclar, au coin de la rue de Grenelle- Saint- Honoré.
C'est là que maman Cunégonde m'a découverte, et d'où elle m'a retirée pour me destiner à vos plaisirs. Depuis que je suis chez elle, cette bienfaitrice ne s'est occupée que du soin de me faire ressembler davantage à ma sœurGertrude, dont on m'avait donné le nom. Je n'ai vu aucun homme; vous êtes le seul, et vous avez dû vous en apercevoir; car on m'avait dit que les connaisseurs n'y étaient jamais trompés...
» Voilà toute mon histoire : le dénoûment est entre vos mains... Assurez-vous auparavant que je suis votre cousine; tâchez que j'approche mon adorable sœur et notre familiarité augmentera mon peu de mérite. »
Nous fûmes enchanté de ce que Gertrude venait de nous apprendre. Les jours suivants, nous nous informâmes. Tout fut confirmé, puisque notre oncle a reconnu sa fille naturelle, qu'il a même présentée à sa mère, avec toutes les précautions conve nables... Mais notre âme est déchirée de douleur, quand nous pensons qu'elle est sans naissance et que nous ne pouvons plus aimer qu'elle!...
On verra le dénoûment dans le courant de ces histoires.
TRENTIEME FILLE