ISABELLE
Tout occupé de Gertrude nous n'en étions pas moins curieux de savoir l'histoire de ses principales compagnes. A la seconde visite que nous lui rendîmes, comme il était arrêté qu'elle serait à nous, elle jouissait d'une entière liberté. Une de ses compagnes la plus aimée de toutes vint l'en féliciter.
Nous fûmes ébloui en la voyant entrer. C'était une reine, pour l'air, les manières, la beauté. Elle avait la chevelure dorée la plus touffue, une éblouissante blancheur et une taille céleste.
— Mon cousin, nous dit Gertrude, j'ai prié Isabelle de venir nous faire son intéressante histoire; car il ne faut pas que je m'occupe tellement de moi, que je néglige ce qui peut vous faire plaisir. Nous dîmes à la charmante Isabelle que nous étions prêt à l'entendre.
— Madame Cunégonde (dit celle-ci), fonde sur moi les plus belles espérances. Elle m'a choisie dès l'âge de huit ans, telle qu'il la lui fallait^ et elle m'a calquée avec la plus grande exactitude. Je n'ai pas encore été employée (comme dit maman); mais je lui ai déjà produit beaucoup d'argent, seulement pour être montrée à certaines personnes, à peu prés comme les figures en cire de Curtius. Il faut que je vous compte cela, si vous n'aimez mieux que je commence par mon origine.
» Je suis née allemande. Ma mère que j'ai seule connue, était une belle blonde, qui m'a toujours dit que j'étais fille du duc de D*** P***. Cela n'y fait rien. Je fus amenée à Paris à l'âge de quatre ans. Ma mère devint libertine, fut quittée, et se mit dame
de plaisir. Elle ne savait trop que faire de moi. D'abord, elle me menait avec elle aux Tuileries^ pour qu'on ne l'arrêtât pas le soir; ce qui ne l'empêcha plus, dès qu'elle fut connue des Suisses, qu'elle négligea d'intéresser. On larrêta; on la mit à l'hôpital, et j'allais y être envoyée aussi, pour y être mise au rang des enfants de la maison, quand je fus aperçue par maman Cunégonde. Celle-ci avait de puissantes protections. Elle m'eut, dès qu'elle en eut témoigné l'envie, et j'entendis qu'elle disait à sa cuisinière : — Je ne sais; mais je crois que cette enfant sera une mine d'or...
» Je fus aussitôt calquée, ce qui me déplaisait fort, et me fit pleurer. Maman Cunégonde me calmait avec des bonbons. Elle me fit apprendre à lire, la musique, à écrire, et tous les jeux. Voilà mon éducation. Je ne parle pas de l'art de la toilette, si naturel aux femmes; maman Cunégonde m'a inspiré le goût que vous me voyez, ou je le tiens de la nature.
» Dès que j'ai été grande, et absolument formée, Maman Cunégonde (la seule qui me reste, car je n'ai jamais revu ma mère), me tint presque toujours renfermée, et ne me faisait voir que comme une curiosité. On entrait dans la belle chambre: j'y étais amenée. On s'approchait de moi; on me faisait aller, venir, trotter, danser, parler, faire la révérence, chanter, sourire, rire aux éclats, puis on s'en allait. D'autres fois (et voici le plus extraordinaire) on me faisait entrer nue sous un grand bocal, on m'y faisait prendre l'attitude d'une statue, et il fallait que je restasse ainsi, comme une figure de cire, dont je faisais le rôle, à ce que j'entendis.
» Je ne finirais pas, si je vous disais tout ce qu'on me fait faire, toutes les attitudes qu'on me fait prendre! Je suis aussi marionnette. On élève une sorte de théâtre sur le fond de la grande salle; on met une gaze devant la scène, et j'y danse, comme une figure mue par un fil d'archal. Je m'arrête immobile, et j'entends tout le monde qui dit : — Elle est parfaitement ressemblante !... — Combien vous coûte cette figure-là? — Qui vous l'a faite? — De quoi est-elle? Maman m'a prévenue que dans quelques jours, elle me fera parler comme marionnette auto-
LES FILLES DE l' ALLÉE DES SOUPIRS I33
mate. Elle m'exerce à prononcer sept à huit mots, d'une certaine façon. Bien/ Très bien! Je suis contente de vous Monsieur le**' \ Je ne dirai que cela, de cette manière. Puis je resterai parfaitement immobile... Voilà où j'en suis : car Maman a dit qu'elle ne veut psiS m' employer encore, afin de conserver pour les curieux toute la beauté des formes. »
Nous fûmes très-surpris de cette histoire d'Isabelle! et nous nous proposâmes de faire en sorte, qu'elle ne fût jamais employée au profit de Madame Cunégonde. Cependant, comme nous devons beaucoup à cette femme, nous ne voulons pas la mortifier. Nous ferons pour le mieux.
Nota. Les filles de Madame Cunégonde s'appellent ou s'appelaient les ressem- BLEUSEs : car on asssure qu'effrayée de la Révolution, cette dame, ou cette artiste (nom qu'elle affectait) s'est doucement retirée. Certaines gens disent qu'elle était aristocrate. Cela pourrait bien être, mais elle n'a pas quitté le royaume.