LE CAFÉ DES AVEUGLES, AU PALALS-ROYAL, VERS
celui d'où elle est partie. Elle emploie, pour séduire, tout ce que le caprice, le manège, l'art et l'esprit peuvent lui procurer de ressources,
« La fille publique y moins élégante, et toujours accompagnée d'une vieille femme, ou d'une servante malpropre, court moins vite, et se promène plus souvent sous les galeries que dans le jardin, pour n'être pas regardée avec hauteur par V orgueilleuse Laïs ou la courtisane évaporée. Chacune de ces filles a ses partisans. Le jeune homme encore sans expérience s' adressera plutôt à ces dernières quà celles dont l'étalage l' intimidera. »
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Parmi ces marchandes d'amour^ celle qui joint à un joli visage, pas trop fané, un peu d'instruction et d'esprit, s'adonne de préférence et ai^ec succès à l'exploitation sentimentale et passionnelle des Russes, des Allemands, des Hollandais ou des Anglais, pour qui Paris c'est la Parisienne (1). « Elle s'arrange avec un, deux, trois ou quatre étrangers pour une certaine somme, s'attache exclusivement à eux, visite avec eux tous les théâtres, les campagnes aux environs, les curiosités de la capitale, et devient une compagne de voyage amusante et expérimentée. Elle forme, comme en un collège, les jeunes gens, en les préservant des autres filles de son état, tient l'œil à leur garderobe et à leurs achats, et les instruit du prix des choses; en un mot, elle lèche les jeunes ours d'Angleterre, bouchonne les rouges jouvenceaux d'Allemagne, et donne du sang et de la souplesse aux animaux amphibies de la Hollande. »
Voilà un moyen de propager l'esprit français qui ne manque pas de saveur.
Courtisanes bien harnachées ou simples filles publiques ont leurs postes de combat, et, pour vaincre l'ennemi, pour le dépouiller de son argent, adoptent une stratégie plus ou moins habile, plus ou moins efficace.
La plupart s'installent, aussi nues que possible, aux fenêtres de leurs entresols, et dès qu'elles voient apparaître quelque passant d'dge respectable et d'aspect cossu, elles affectent de rire ou de chanter.
Dans l'après-midi, elles arpentent, infatigables, les arcades, le sein découvert, offert comme un échantillon, bruyantes et
(1) « Un étranger ariùvant à Paris et se logeant au ci-devant Palais- Royal est sûr de ne manquer de rien ; il y trouvera des filous qui lui escamoteront sa montre, des fripons qui lui donneront du papier pour de l'or, des filles qui le mettront pour six mois à la tisane, et des banquiers de trente-et-un qui le réduiront pour le reste de ses jours à la mendicité. » La Journée, poème, par Vigée. Paris, an VII (1798) p. 15 en note.
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minaudières ^ avides d'attirer l'attention. Les galeries de bois ([u'on appelle le Camp des Tartares et oii abondent les petites boutiques leur servent de quartier général, mais comme elles y sont trop nombreuses^ quelques-unes que la concurrence effraie, vont étaler leurs charmes et tendre leurs filets au coin de la rue Vivienne et de la rue des Petits- Champ s (1).
Les plus jolies ou les plus connues — ce qui n'est pas toujours la même chose — ■ fréquentent les théâtres minuscules où les ouvreuses bien stylées et payées largement amènent dans leurs loges les amateurs. Elles affectionnent les petits acteurs de bois, mais les acteurs de chair ne leur déplaisent pas, à certains moments, car le greluchon, auquel nous donnons aujourd'hui un nom moins gracieux, fonctionne au Palais-Royal, autant qu'ailleurs et même davantage.
Elles remplissent du frou-frou de leurs robes ti^aînantes la Salle du Beaujolais et elles la rempliront encore plus lorsqu'elle deviendra, en 1790, le Théâtre Montansier. Comme leur présence et leurs manières et la hardiesse de leurs gestes faisaient du foyer de ce théâtre bien autre chose qu'un foyer, on finira par les en exclure.
Chacune de ces filles a sa méthode de combat.
Les unes font appel à la sensibilité qui sévit à cette époque et qui se conciliera très bien avec le culte de la guillotine. Veuves éplorées, mais qui n eurent jamais que des maris intermittents, elles promènent des enfants de location. On les plaint... et on les console.
D'autres se ménagent, en les payant bien entendu, d'utiles alliés. Des commissionnaires, qui sont en général d'honnêtes
(1) c( Il faut que le coin de la rue Vivienne et de celle des Petits-Champs soit un bon poste pour le gibier, car je ne suis jamais sorti le soir du Palais-Royal sans en trouver là un troupeau : un jour, j'en ai compté jusqu'à quatorze à cette place.» Kotzebue, Soui'enirs de Paris en 180k... T. I, p. 299.
mouchards^ leur amènent des pigeons (1). Il ne leur reste qu'à les plumer. Elles s'en acquittent le mieux du monde.
Vingt ou trente de ces péripatéticiennes du Palais'Royal avaient acquis par leur beauté, par leur esprit — et quelquesunes sans doute à l'ancienneté — une certaine réputation. Donnons ici leurs noms de famille ou de guerre, puisque cest la seule chose qui reste d'elles.
La mulâtresse Bersi, l'Italienne, la Paysanne, Papillon^ Georgette, Fanchon, Sophie Beaux-Corps, jolie blonde, qui affectionnait les toilettes de mousseline, Dupuis la Chevalière^ la Blonde élancée, le Chevalier Bouilliote, les trois Téniers, ainsi nommées parce qu'elles avaient trois Hollandais pour amants officiels, Thévenin, la Colombe, la Chevalier, fille du bourreau de Dijon (2).
A une classe plus relevée, celle des Entretenues, qui menaient grand train, avaient maison bien montée, bonne table, un négrillon pour domestique et dépensaient cinquante mille livres par an, à l'aristocratie de la prostitution appartenaient : Latierce, Saint-Maurice, brune appétissante, maîtresse du traiteur Huré, la Sultane, V Orange, qui devait avoir un teint un peu jaune, la Vénus, qui chantait et dansait à ravir, et qui était très populaire parce qu'elle avait opposé un refus, un refus patriotique, aux instances du comte d'Artois.
La vraie reine du Palais-Royal c'était la Bacchante, gratifiée de ce surnom mythologique parce qu'elle avait posé pour une Bacchante, exposée au Salon de 1785.
« C'est, dit le voyageur allemand Friedrich Schulz (3), une femme grande, brune, à taille élancée, avec des yeux d'amazone et une chevelure d'une abondance que je n'avais encore jamais
(1) Tableau du nouveau Palais-Royal... T. II, p, 41.
(2) D'après VAlnianach des adresses des demoiselles de Paris de tout genre et de toutes les classes. Calendrier du Plaisir... A. Paphos,
(3) Ueber Paris und die Pariser. 1790.
LES PLAISIRS DU PALAIS-ROYAL
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Le 31. Une des nombreuses maisons de jeu du Palais-Royal et une des
dIus fréquentées .
vue. Ses cheveux noirs comme l'cbène frisent naturellement ; ils couvrent à volonté son sein et ses épaules^ et son chignon est si épais qu'il laisse à peine voir son cou. Elle est plus grande que maigre, mais bien faite et régulièrement proportionnée, avec de petites mains et des bras ronds et potelés^ la figure pale, les dents blanches, la bouche petite, la toilette toujours nouvelle, toujours pleine de goût. »
La Bacchante habitait une « mansarde » au-dessus du restaurant de La Grotte flamande. Un acte de charité — de charité-réclame — avait singulièrement augmenté sa vogue. Au théâtre du Beaujolais, le 17 novembre 1181 , (on donnait ce jourlà une première ^ le Nouvel Œdipej, un jeune acteur de douze à treize ans, nommé Morel, en tirant de sa poche un pistolet, s'enleva le pouce gauche. La Bacchante qui assistait à la représentation se précipite sur la scènCy prend l'enfant dans ses bras
et l'emmène chez elle pour le faire panser, après avoir jeté un louis dans le chapeau que promenait dans la salle, au profit du blessé, sa camarade M^^^ Louvain. Le lendemain tout Paris fut au courant de l'anecdote et, comme le remarque un contemporain, ce louis si opportunément dépensé en rapporta beaucoup d^ autres.
Sur ces nymphes plus ou moins célèbres un document du temps, un pamphlet-journal qui parut en il 90, Le Tarif des Filles du Palais-Royal, lieux circonvoisins et autres quartiers de Paris, avec leurs noms et demeures (1), nous fournit des indications qu on chercherait vainement ailleurs. Nous voyons là à quel prix ces amoureuses professionnelles cotaient leurs charmes, et aussi à quel prix les cotait, dans certains cas, la médisance des gazetiers.
Sainte-Foix, Palais-Royal, n° 102, elle et sa société. 24 livres Aimez (2) et cinq demoiselles de boutique, étant d'un
commun accord, Palais-Royal 7i° 200 6 livres
Fanny, assez gentille, chez Delaunay y Palais-Royal. 6 livres Duperou et quatre jolies personnes, Palais-Royal,
n'' 33 25 livres
Victorine, Palais-Royal, un bol de punch et. . . . 6 livres
La Paysanne, Palais-Royal, n° 132 6 livres
On prévient quelle dort toute la nuit.
Pauline, Palais-Royal, n^ 19 6 livres
Georgette, Palais-Royal, un peu mignarde, mais
dévergondée quand elle a bu, un bol de punch et 3 livres
(1) Publié en juillet 1790, au moment de la fête de la Fédération : « Nous croyons, dit le premier numéro (il y en eut 5) faire acte de patriotisme en cherchant à éclairer le nombre infini d'étrangers que la fête patriotique a amenés dans la capitale, et que l'amour de la liberté y attire tous les jours... »
(2) Voilà évidemment un nom prédestiné.