‹ Le Palais-RoyalChapitre 41 sur 92 · ROSIERE · texte numérisé non relu

ROSIERE

Tel est le nom que portait la troisième des jeunes filles, que Cunégonde appelait ses chefs-d'œuvre. On a vu quelquefois Rosière au FalaisRoyal : mais elle n'y faisait jamais qu'un tour. Elle est blonde, mignonne, plus petite qu'Isabelle, et plus jolie que les pastels ; c'est un vrai bijou. Nous étions auprès de Gertrude, qui n'appartenait plus à la dame Cunégonde lorsque la jolie Rosière avança son petit nez par la porte entr'ouverte.

— Mon cousin (nous dit notre jeune parente), il n'est peutêtre pas prudent de vous procurer un entretien avec une compagne aussi charmante; mais je veux cependant le faire : car si vous lui résistez, vous me serez fidèle à jamais... Entre, mon amie. Rosière accourut auprès de nous, et vint sans façon, se mettre sur les genoux de Gertrude, dont son bras droit étreignit la taille déliée.

— Tu veux que je conte mon histoire à ton cousin, n'est-ce pas, ma jolie compagne? — Oui, ma belle. — Je vais le faire pour toi, et pour lui, car il est bien aimable, ton cousin! — Je t'aurai obligation de ta complaisance, ma fille. Rosière se mit entre nous deux, et commença en cessant de grasseyer.

» Je me nomme Anna; je suis née à Paris, mais je suis fille d'un Suisse du canton de Berne, et d'une mère native de Zurich. Mon père avait la porte du prince de***, rue de Bourbon/, s. g. La princesse était une des plus belles personnes qu'on puisse voir.

Elle devint grosse au même temps que ma mère; elles accouchèrent le même jour, et la princesse et ma mère nourrirent chacune leur progéniture... Vous voyez tous deux que je devais être jolie étant enfant. Je ressemble à la princesse. Mais il n'y avait pas là le moindre doute : j'étais bien fille de ma mère et de mon père, et jamais nous n'avions été à portée d'être changées, la petite princesse et moi.

» Nous grandîmes un peu : à huit ans, un jour qu'on m'avait fait monter pour amuser la petite princesse, le père et la mère étaient auprès d'une table, et nous regardaient. J'oubliais de vous dire que Frêdérique-Eléonore de 5***, était fort laide, et un peu méchante. En jouant, elle me pinçait, me maltraitait, me disait que j'étais une fiUe de basse naissance, qu'on ne faisait monter que pour l'amuser. Je crois que c'était une femme de chambre, dont je n'étais pas aimée, qui lui inspirait ces odieux sentiments. Si je m'amusais, dans nos jeux communs, elle me disait : — Il te convient bien, petite Gaûpe, de prendre du plaisir; tu n'es faite que pour m'en donner.

» Le prince et la princesse étaient bons, et ils entendaient tout

LES FILLES DF l' ALLEE DES SOUPIRS I35

cela. Ils se regardaient et soupiraient en se pressant la main, car ils s'aimaient tendrement. Cependant ils se taisaient. En continuant de nous amuser, nous vînmes devant une glace,.où nous nous regardâmes. La jeune princesse, âgée de huit ans, me dit, en nous montrant : — Tu crois peut-être, vile roturière, fille de domestiques, que c'est toi, cela? Non; me voilà (montrant mon image); et c'est toi que voilà (se montrant elle-même). Croyant lui faire ma cour, j'en convins, contre l'évidence. — Ha ! orgueilleuse servante (me dit alors Frédérique-Éléonore), tu te crois donc bien jolie, que tu me donnes ta vilaine et basse figure! Non, non, ce n'est pas moi, cette coquine-là, qui a l'air d'une catin (ceci voulait dire seulement poupée, dans notre langage). Me voilà (se montrant). Regarde cet air noble ! Je ne suis pas comme toi, faite pour l'amusement des hommes; c'est moi qui les dominerai, sans leur plaire, comme il convient à mon rang!

» Je m'aperçus ici, que le prince et la princesse donnaient les plus grandes marques d'étonnement !... Mais voilà que tout à coup Frédérique-Éléonore prit un canif sur la petite table, et vint à moi en me disant : — Cependant, comme tu es orgueilleuse de ta sotte figure, je veux te cicatriser, et te crever un de ces vilains yeux que tu as. Et elle s'élança sur moi. Je prévins le coup et je m'enfuis entre le prince et la princesse qui se levèrent effrayés. Ils réprimandèrent leur fille, et j'entendis qu'ils se proposaient de l'épier, ainsi que sa gouvernante, pour savoir si celle-ci donnait à son élève de pareils sentiments, ou s'ils étaient l'effet d'un naturel pervers. On me renvoya chez mes parents, avec défense de revenir à l'appartement, et de ne parler à la petite princesse, que par leurs ordres. On fit appeler ma mère pour lui intimer cette défense... En me regardant aller, le prince et la princesse pleurèrent.

» J'ai su depuis qu'ils avaient épié la gouvernante quand elle était auprès de leur fille, et qu'ils s'étaient convaincus, qu'elle entretenait les mauvaises dispositions de son élève, à mon égard. Quelle en était la raison?... Ils la chassèrent, et en prirent une autre.

» La nouvelle gouvernante me fit au contraire beaucoup d'amitiés ; j'étais presque tous les jours avec les princesses, mère et fille. Nous avions neuf ans. j'étais devenue si chère à la première, qu'elle ne pouvait plus se passer de moi. Bien plus, souvent, elle et son mari m'arrosaient de larmes, dont je ne concevais pas la cause. Observez que j'étais ressemblante à la princesse, et même à son époux, et que la petite princesse avait beaucoup de traits de la méchante gouvernante renvoyée. Tout cela était incompréhensible. Mais j'étais restée auprès de ma mère après ma naissance, sans la quitter, et la princesse auprès de la sienne, sans qu'il y eût eu un seul moment d'intervalle, ni d'absence. Je croissais, heureuse, chérie. J'embellissais, à ce qu'on disait, et à ce que vous pouvez voir, quand il m'arriva un grand malheur!

» Un jour que j'étais sortie pour aller jusqu'à la rue Dauphine, je fus environnée vers celle d'Anjou, enlevée et jetée dans une maison à porte cochère, tout à l'entrée de cette dernière rue. Je fus mise dans une chambre avec une autre petite et jolie personne de mon âge. C'est Polhimnie notre compagne. Là, on nous traita toutes deux assez bien. Polhimnie y était depuis huit jours. Elle arrivait d'un village où elle avait été élevée comme la fille des paysans. Mais ces gens, en la remettant à une femme qui la redemanda, déclarèrent assez rudement à la petite, qu'un bruit, qu'ils lui avaient toujours nié, qu'elle n'était pas leur fille, était vrai, et qu'ils la remettaient à sa véritable mère. Polhimnie pleura beaucoup, mais il fallut suivre la femme de Paris. Nous avions alors treize à quatorze ans.

» La maîtresse de la maison où nous étions se donnait pour marchande de modes. Mais dans la réalité, c'était une femme comme maman Cunégonde et beaucoup moins bonne. Elle se nomme Madame Lièhaut. Dès le lendemain de mon entrée on introduisit mystérieusement auprès de moi une espèce d'abbé qui avait l'air ardent et caffard. On fit sortir Polhimnie, et je restai seule avec cet homme, qui me regarda beaucoup ! Il parut s'attendrir, et il répétait souvent : — Quel dommage ! Il prit quelques libertés que je fus obligée de souffrir, me recommanda

de crier, et en sortant, me dit : — Je tâcherai de vous tirer d'avec cette maliieureuse ! Mais si elle vous demande ce que j'ai fait, pleurez et ne lui répondez pas. Il ne sera jamais dit que je vous ai plongée dans l'abime. Mais qu'on le croie... En me débattant j'avais saigné du nez. L'homme ajouta : — C'est une heureuse circonstance! Et sans m'en dire la raison, il m'obligea de porter du sang ailleurs qu'au visage... Il sortit ensuite, en me promettant son secours, et en me recommandant de paraître bien désolée. J'étais si contente de ses procédés que je lui obéis aveuglément.

» Après sa sortie, la Liébaut accourut auprès de moi, et je vis avec surprise qu'elle s'assurait du sang répandu ! — Bon (ditelle en se parlant à elle-même).

» Quelques jours après, le même homme revint. Ce fut moi qu'on fit sortir et Polhimnie demeura. Il tint avec elle la même conduite à ce que j'ai su depuis.

» Dès le lendemain, nous entendîmes beaucoup de bruit dans la maison ! Nous tremblâmes de tout notre corps. La Liébaut et d'autres femmes criaient avec elle : on les emmena, et nous les vîmes sortir sans être aperçues des gardes qui ne nous avaient pas trouvées, parce que nous étions dans une chambre percée dans une autre maison, et que la Liébaut n'avait pas voulu parler de nous.

» Une heure après, nous entendîmes ouvrir notre porte (car nous étions enfermées) et le gros abbé parut. Il nous emmena.

» Je lui demandai à être conduite à l'hôtel de S***. Mais il me répondit qu'il fallait agir avec précaution pour convaincre la Liébaut. Polhimnie, qui se croyait la fille de cette femme, me demanda si je la voulais abandonner seule? J'avais déjà pris une amitié si vive pour cette jeune fille que je me jetai à son cou, en lui disant : — Jamais ! jamais ! Et si elle est ta mère comme je le crois, je ne dirai que ce que tu voudras... L'abbé nous amena dans cette maison.

» Je m'y suis trouvée moi quatrième avec Gertrude, Isabelle et ma première compagne. On m'y a fait faire mon rôle que je vais vous dire. Les discours de l'abbé, mon bienfaiteur et celui

de Polhimnie, ceux de maman Cunégonde surtout levèrent mes scrupules. On me fit envisager une vie heureuse avec quatre compagnes chéries et je me suis laissée gagner... Voilà mon histoire et voici mon emploi.

» Tous les jours on m'habille d'une certaine façon avec un grand panier; on me fait aller dans un bel appartement ici à côté. J'y représente pendant une, deux et quelquefois trois heures avec beaucoup de dignité, devant des gens qui me traitent avec de grands égards. C'est l'abbé qui est l'âme de tout cela. On m'a déjà mariée deux fois sans que je sache pourquoi, ni avec qui. Les noms sont singuliers. On a employé la ruse, pour que je ne couchasse pas avec mes maris, dont l'abbé m'a dit que le premier était mort. Le second est actuellement malade; sans doute parce qu'on m'en veut donner un troisième. L'abbé seul avec maman peut expliquer tout cela. Je préside aussi à une table de jeu. On m'a mise au fait. Ma vie est trèsagréable...

Mais il est tard! Voilà bien du temps que je suspens le tête-àtéte de deux tendres amants! Je vais m'habiller et passer une partie de la nuit au jeu. »

Elle nous quitta. Nous demandâmes à Gertrude si elle était au fait de quelque chose? — Non (répondit-elle); tout est secret pour nous. Ce que je sais néanmoins, c'est que Rosière, ainsi nommée par maman Cunégonde pour indiquer qu'elle a toujours sa rose, fait son rôle comme nous le nôtre. Mais Polhimnie est plus instruite de ce qui la regarde, et demain, vous saurez d'elle une infinité de choses intéressantes et curieuses.

Nous embrassâmes l'adorable Gertrude et nous retournâmes à la maison paternelle.

L! Editeur. Ha! que de choses arrivaient dans Paris, dont je ne me doutais pas, moi, qui en savais tant!... Mais M. Aquilin des Escopettes est bien plus répandu que moi !...Le temps est arrivé o,ù les mœurs seront pures et moins mystérieuses!

LF.S FILLF.S DR L ALLEH DHS SOUPIRS I }()

Page 1